25 avril 1915 : débarquement des ANZAC à Gallipoli

Le 25 avril 1915, le corps d'armée australien et néo-zélandais (ANZAC) débarquait à Gallipoli, sur les côtes turques. Ils étaient nombreux à s'être portés volontaires pour aller se battre à l'autre bout du monde aux côtés de la Grande-Bretagne. Gallipoli fut leur pire cauchemar. Pourtant l'Anzac Day est devenu un des symboles de l'identité australienne.

Pourquoi l'Australie est-elle intervenue dans un conflit qui ne menaçait ni son intégrité territoriale ni sa population ? En réalité, si le pays entre, à l'été 1914, en guerre contre les puissances centrales - Allemagne, Autriche-Hongrie -, c'est qu'il n'a guère le choix. Londres conduit sa politique diplomatique au nom de tout l'Empire britannique.

Or si depuis 1901 les six colonies australiennes ont décidé de s'unir pour former une fédération, cela n'a pas entraîné de rupture avec la « mère-patrie » : le monarque anglais reste souverain, l'Union Jack est incorporé au drapeau national. Certes, le pays, tout comme la Nouvelle-Zélande, a accédé au statut de dominion en 1907, qui officialise son autonomie interne. Mais ni l'Australie ni la Nouvelle-Zélande ne furent consultées lorsque le roi George V les engagea dans la guerre.

Beaucoup d'Australiens se sentaient encore liés, par leurs origines familiales, par leur culture, aux îles Britanniques. Environ 500 000 d'entre eux (soit 10 % de la population) étaient même nés en Grande-Bretagne. Soutenir l'Angleterre en temps de guerre leur semblait presque aller de soi. En retour, avec la participation de l'Empire britannique, le conflit allait prendre, dès l'origine, l'ampleur d'une guerre mondiale et ne pas se limiter à un affrontement sur le sol européen entre nations européennes. Si les Alliés ont gagné la guerre, c'est très largement grâce à leurs colonies qui ont fourni des hommes, de l'argent et des ressources naturelles.

UN SI LONG VOYAGE

Restait à déterminer la nature et l'ampleur de l'engagement militaire. L'Australie n'avait, à l'époque, qu'une petite armée permanente que le Defence Act de 1903 interdisait d'utiliser hors du territoire national. Pour envoyer des troupes en Europe, il fallait donc recourir à une armée de volontaires. Le Cabinet australien, dirigé en août 1914 par le Premier ministre Joseph Cook, en fixa le nombre initial à 20 000 hommes. L'objectif pouvait sembler ambitieux, même s'il correspondait à peu près au nombre de volontaires australiens engagés dans la guerre des Boers (1899-1902), une décennie plus tôtv [1].

Le 10 août 1914, les premiers centres de recrutement ouvrirent en Australie. Le jour même, 2 000 hommes s'étaient déjà présentés dans la seule ville de Sydney. Ils furent 10 000 deux semaines plus tard, et 52 000 dans tout le pays à la fin de l'année, à la grande surprise des autorités. De stricts critères physiques s'imposèrent : seuls étaient acceptés les hommes entre 18 et 45 ans, mesurant plus d'1,67 mètre, avec de bons yeux et de bonnes dents - apparemment pour pouvoir mordre les biscuits des rations militaires, durs comme la pierre. A ces volontaires, s'ajoutèrent plusieurs milliers d'ouvriers qui partirent travailler dans les usines de guerre britanniques.

Leurs motivations sont difficiles à percer. Pour beaucoup d'entre eux, le lien familial avec la patrie d'origine était encore très fort. La loyauté à l'égard de l'Angleterre et l'émotion suscitée par le récit des atrocités allemandes commises en Belgique et dans le nord de la France au mois d'août ont pu conduire certains à s'engager. D'autres voyaient la guerre comme une aventure ou une occasion de voyager ; d'autres encore, assez nombreux, comme un moyen de fuir la pauvreté.

Les soldats australiens étaient en effet les mieux payés parmi les armées engagées dans le conflit : 6 shillings par jour alors que les fantassins britanniques ne touchaient qu'un shilling par jour, au moins au début. Or, l'été 1914 fut marqué par une sécheresse qui ruina de nombreux fermiers australiens. Partir au front était aussi un moyen d'alléger une charge financière devenue trop lourde. Tous pensaient en outre que la guerre serait courte, peut-être même achevée avant que le premier soldat australien ne mette le pied en Europe. Une naïveté de courte durée, si l'on songe au désastre de Gallipoli en 1915.

Pour la plupart des combattants, l'aventure commença par un interminable voyage vers l'Europe. Certes, des troupes australiennes et néo-zélandaises avaient d'abord été utilisées dans le Pacifique contre les colonies allemandes : la Nouvelle-Guinée, les îles Samoa et les Palaos, où les Allemands possédaient des relais télégraphiques. A la fin de l'année 1914, l'Allemagne avait perdu toutes ses colonies du Pacifique et l'Australie déplorait ses premiers morts, tombés lors de la prise de Rabaul, en Nouvelle-Guinée, le 11 septembre 1914.

Mais le gros des troupes australiennes, sous le commandement du général William Bridges, partit pour l'Europe. Il fallut vêtir à la hâte les volontaires, les chausser (60 000 paires de bottes achetées en quatre semaines), les armer.

Le 1er novembre 1914, enfin, après un retard de plusieurs semaines provoqué par la présence de navires de guerre allemands dans l'océan Indien, un premier convoi prit la mer, au départ de la petite ville d'Albany : pour l'essentiel des paquebots et des cargos reconvertis en transport de troupes. Le corps expéditionnaire australien était organisé sur une base régionale, ce qui tendait à renforcer la cohésion des régiments. Mais lorsqu'une unité se trouvait particulièrement touchée pendant une bataille, les répercussions locales sur la population civile n'en étaient que plus grandes.

Les premiers Australiens arrivèrent en Égypte, alors sous contrôle britannique, le 3 décembre 1914, où on les entraîna à creuser des tranchées et à se battre. Les lettres venues d'Australie décrivaient l'état d'esprit des civils et les nouvelles difficultés du quotidien. A la veille de la guerre, un quart des exportations de laine partaient vers l'Allemagne, désormais sous blocus allié. On manquait de bateaux, qui avaient été réquisitionnés. Le taux de chômage était passé de 5,7 % à 11 % entre l'été et l'hiver 1914. A Melbourne, le prix du pain augmenta de 50 % entre juin 1914 et mai 1915.

Comme dans les autres pays belligérants, la crise contribua à faire naître de vives tensions à l'encontre des « profiteurs de guerre » et des « agents de l'ennemi » - le plus souvent, de malheureux Australiens d'origine allemande, immédiatement assimilés à des traîtres ou des saboteurs potentiels. En 1911, l'Australie comptait 33 000 résidents nés en Allemagne ou en Autriche-Hongrie. Dès le 10 août 1914, ils durent s'enregistrer au poste de police le plus proche, s'engageant par écrit à ne pas mener d'action hostile. Près de 7 000 personnes furent internées pendant la guerre, y compris des femmes et des enfants. On décida de fermer les clubs allemands et d'interdire l'enseignement de la langue allemande à l'école.

D'autres immigrés durent abandonner leur travail sous la pression d'une vague d'hystérie xénophobe : commerces saccagés, violences, propos haineux dans la presse. « Le nom même "Ger-man" ou "Alle-man" signifie "homme-loup", écrivit un journal de Brisbane. La passion des Huns pour les atrocités dérive de ce culte sauvage pour les loups et pour les charognards [2]. »

L'ENFER DE GALLIPOLI

A des milliers de kilomètres de là, en Égypte, les troupes australiennes et néo-zélandaises se préparaient à embarquer pour l'une des opérations militaires les plus périlleuses de la Grande Guerre, qui allait servir de creuset à la légende héroïque des soldats Anzac (Australian and New Zealand Army Corps) : la tentative de débarquement sur la péninsule de Gallipoli, lancée le 25 avril 1915.

La stratégie mise au point par le First Lord de l'Amirauté, Winston Churchill, était la suivante : s'emparer du détroit des Dardanelles, un goulet d'une soixantaine de kilomètres de long reliant la mer Égée à la mer de Marmara, remonter jusqu'à Constantinople et forcer l'Empire ottoman à quitter le conflit.

Les Britanniques et leurs alliés espéraient offrir ainsi à la Russie le libre accès au bassin méditerranéen depuis la mer Noire, sécuriser le canal de Suez et la route des Indes menacés par les Turcs, et obliger les puissances centrales, encerclées de toutes parts, à la capitulation. Neuf mois après le début des hostilités, il fallait rompre le blocage sur le front occidental pour que les Alliés cessent de « mâchouiller du fil de fer barbelé dans les Flandres », comme le disait Churchill à l'époque. Mais comment réaliser une opération aussi ambitieuse, tout en préservant le nécessaire effet de surprise ?

Deux tentatives d'opération maritime avaient été conduites à la fin février et à la mi-mars 1915. Plusieurs bâtiments avaient fini au fond du détroit des Dardanelles, victimes des mines installées par les Turcs. On se résigna donc à une opération terrestre, menée par les Français, les Britanniques, les Australiens et les Néo-Zélandais - au total 80 000 hommes. Cinq plages désignées par les lettres S, V, W, X et Y furent choisies à l'extrémité de la péninsule, près du cap Helles pour les Britanniques et les Français. Les troupes Anzac devaient attaquer plus au nord, sur la plage Z. Elles devaient traverser la péninsule pour couper la route à toute tentative de contre-attaque turque, tandis que les forces britanniques et françaises neutraliseraient les défenses ennemies sur les deux rives du détroit des Dardanelles. Les Alliés espéraient ainsi pouvoir renouveler une opération maritime et prendre Constantinople.

Mais le 25 avril, en raison de la force des courants et sans doute d'une erreur de navigation, les Anzac débarquèrent sur la péninsule à plusieurs kilomètres au nord du lieu prévu (Gaba Tepe). Alors qu'ils auraient dû se trouver sur un terrain plat, favorable à une progression rapide à l'intérieur des terres, ils se heurtèrent à des falaises où se tenaient les Turcs. Sous la mitraille, ils ne réussissaient pas à pousser plus avant, et les Turcs ne parvenaient pas à les déloger. L'opération se transforma en une guerre de tranchées - ce que Churchill voulait éviter. Le 19 mai, les Turcs passèrent à l'attaque. Ils furent repoussés au prix de pertes considérables (un peu plus de 3 000 tués au total), qui imposèrent une trêve exceptionnelle pour évacuer les cadavres qui menaçaient d'épidémie les deux armées.

Les soldats vécurent un enfer : la chaleur, la soif, la puanteur des cadavres qui parvenait jusqu'aux navires amarrés au large, l'obligation de courir d'un abri à l'autre pour échapper aux snipers turcs, dont les Australiens entendaient les voix depuis leurs positions, tant les lignes ennemies étaient proches. « Je ne suis pas surpris que les Grecs aient mis dix ans pour conquérir Troie », reconnut sir Ian Hamilton, le général britannique qui commandait l'opération.

Approvisionner les hommes pris au piège sur les plages était un défi tactique complexe. Les ravitailleurs, notamment les porteurs d'eau, étaient pris pour cibles par les tireurs d'élite turcs. Chaque combattant recevait au mieux un peu plus de quatre litres par jour. Impossible dans ces conditions de se laver. Il fallait courir jusqu'à la mer sous les tirs d'artillerie. Les repas étaient composés de biscuits et d'une sorte de ragoût de boeuf, immangeable, qui provoquait des dysenteries. Les combattants devenaient fous [3].

Une nouvelle tentative de débarquement des troupes britanniques eut lieu le 6 août dans la baie de Suvla, au nord de la baie des Anzac, tandis qu'Australiens et Néo-Zélandais lançaient un nouvel assaut contre les positions turques à Lone Pine et Chunuk Bair. Les Anzac parvinrent à prendre la première ligne de défense turque, perdant près de 2 000 hommes dans l'offensive. Le 7 août, à la bataille de la Nek, à la suite d'une erreur de commandement, les Anzac chargèrent contre les positions turques sans soutien de l'artillerie alliée : plusieurs centaines d'hommes furent tués par les mitrailleuses turques dans la première demi-heure.

En décembre, le commandement allié se décida à organiser l'évacuation : les 19 et 20 décembre pour la baie des Anzac, les 8 et 9 janvier pour le cap Helles. Ce fut, ironiquement, l'un des rares succès de la campagne des Dardanelles, les troupes parvenant à reprendre la mer, de nuit, sans attirer l'attention des Turcs. Sur les 61 700 Australiens morts pendant la Grande Guerre, plus de 8 000 perdirent la vie à Gallipoli. On comprend que ce soit la bataille qui ait le plus frappé les mémoires. En Grande-Bretagne, l'annonce du désastre militaire entraîna le départ de Churchill du Cabinet de guerre.

Depuis des décennies, les historiens militaires n'ont cessé de débattre de la stratégie mise en oeuvre à Gallipoli. Les uns ont souligné le manque de troupes engagées ou l'improvisation du commandement. D'autres ont replacé l'échec de la bataille dans le contexte de l'année 1915 : la guerre d'usure sur le front occidental n'était pas plus productive.

Plus récemment, certains ont même soutenu qu'une hypothétique victoire dans les Dardanelles, suivie par la prise de Constantinople, n'aurait pas bouleversé l'équilibre des forces - ce qui se jouait alors dans les Balkans étant moins important que les combats sur le front occidental ou sur le front oriental. Quelle que soit la lecture rétrospective des erreurs de stratégie et de tactique, la bataille des Dardanelles fut un creuset identitaire pour les jeunes nations qu'étaient l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Turquie moderne. Elle donna naissance à des mythes nationaux : le culte de Mustafa Kemal, le premier président de la Turquie républicaine, surnommé Atatürk, qui s'était distingué à la tête de la 19e division turque et, côté australien, le mythe du simple soldat, le « digger », un fier-à-bras, courageux dans l'adversité. Fidèle à l'image d'une armée de citoyens, l'armée australienne valorisa aussi des relations informelles entre soldats et officiers, à l'opposé de l'armée britannique, très marquée par les rapports de classes.

Lire gratuitement la suite de l'article : « Le grand sacrifice des "diggers"», Bruno Cabanes, Les Collections de L'Histoire n°66, janvier 2015, p.50-60.

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A lire également sur le sujet :

"La légende des Anzac", Bruce Scates, Les Collections de L'Histoire n°66, janvier 2015, p.61-66.
"Une commémoration très politique", Romain Fathi, Les Collections de L'Histoire n°66, janvier 2015, p.68-70.
"Les "black diggers", soldats clandestins", Elizabeth Rechniewski, Les Collections de L'Histoire n°66, janvier 2015, p.67.
"L'âne qui sauva des vies", Gene Tempest, Les Collections de L'Histoire n°66, janvier 2015, p.64.