9 mai : Journée de l'Europe

Le 9 mai 1950, Robert Schuman présentait sa proposition pour l'organisation d'une Communauté européenne du charbon et de l'acier. Cette date marque la première étape de la construction de l'Union Européenne. En 2002, Jean-Michel Gaillard rédigeait une chronique sur les grands jours de l'Europe, en voici le premier article : « 9 mai 1950 : le méli-mélo de l'acier ».

Il est dix-huit heures. Dans le salon de l'Horloge du Quai d'Orsay, une centaine de journalistes, dont beaucoup d'étrangers, attendent. Non loin de là, un homme avance : Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères depuis le 26 juillet 1948.
Né au Luxembourg de parents lorrains, Allemand jusqu'en 1918, cet avocat est entré en politique comme député de la Moselle en 1919. Catholique austère, il est démocrate-chrétien. Membre du gouvernement de Paul Reynaud en mars 1940, il a voté les pleins pouvoir à Pétain, avant de quitter le gouvernement le 10 juillet 1940. Déporté en 1942, il a repris sa carrière au MRP (démocrate-chrétien) dès 1945 et a été ministre des Finances et président du Conseil avant de diriger la diplomatie française.
Il entre. Le silence se fait. Il parle. Avec cet accent rude, heurté, qui rappelle celui des « Boches » : « Messieurs, il n'est plus question de veines paroles, mais d'un acte, d'un acte hardi, d'un acte constructif… La France accomplit le premier acte décisif de la construction européenne et y associe l'Allemagne. » L'Allemagne, l'obsession française. Trois guerres, 1870, 1914, 1939. Comment faire pour que cela ne recommence pas ? Pour la France, la solution est simple : éviter toute renaissance d'un État allemand.
Mais la guerre froide en a décidé autrement. Face à la progression du communisme en Europe de l'Est, les États-Unis veulent faire de l'Allemagne de l'Ouest un avant-poste du combat contre Moscou en Europe. La RFA naît le 23 mai 1949. Dès lors, il n'y a, pour la France, d'autre solution que d'éviter la renaissance du nationalisme outre-Rhin en proposant de lier les deux pays dans leader d'une Europe unie.
D'où la proposition de Schuman : mettre en commun les production de charbon et d'acier (harmonisation des politiques de prix, des règles commerciales, etc.), celles par qui la guerre est possible, sous l'égide d'une « Haute Autorité » supranationale, avec à ses côtés un Conseil des ministres et une assemblée élue  par les Parlements nationaux.
Cette déclaration fait l'effet d'une bombe. Le secret a été bien gardé. Un travail de commando d'hommes de l'ombre. A sa tête, Jean Monnet, qui a parcouru le monde pour sa maison de cognac, pour la Société des nations, pour les banques américaines. Cet ami des État-Unis est obsédé par la renaissance e l'Europe. D'une Europe nouvelle, qui fasse éclater le cadre des nations - trop dangereux pour la paix, trop étroit par l'économie - et qui soit le relais des États-Unis sur le continent face à l'URSS. Avec lui, commissaire au Plan depuis 1946, Robert Marjolin, Étienne Hirsh, Pierre Uri, ont convaincu Schuman.
A peine celui-ci a-t-il parlé que la tempête commence.  A Londres, c'est la fureur. On récuse l'Europe fédérale. On craint un continent uni et une Angleterre isolée. En France, les gaullistes refusent la supranationalité, le tête-à-tête industriel avec les Allemands. De Gaulle dénoncera « le méli-mélo de l'acier ». Les communistes éructent : « Nouvelle trahison, nouveau pas vers la guerre », écrit L'Humanité.
Schuman a pourtant fait des heureux : le MRP et la SFIO au pouvoir, européens de la première heure ; et, hors de France, Bonn et Washington. Le chancelier d'Allemagne, le démocrate-chrétien Adenauer, est enthousiastes. Il ne sait comment réhabiliter son pays encore au ban des nations. Il saisit la balle au bond. C'est oui. Et le président américain Harry Truman salue la proposition : une Europe forte, alliées des États-Unis, bastion face à l'URSS, c'est tout ce qu'il souhaite.
Les négociations commencent. Monnet fait le commis voyageur. Echec à Londres. Succès à Rome, à Luxembourg, à Bruxelles, à La Haye. Le 18 avril 1951, le traité instituant la « Communauté européenne du charbon et de l'acier » (CECA) est paraphée au quai d'Orsay : le texte du traité a été imprimé par l'Imprimerie nationale française, sur du vélin de Hollande, relier en parchemin de Belgique, avec un ruban italien, de la colle luxembourgeoise et de l'encre allemande.
Les parlements ratifient vite le traité et, le 10 aout 1952, Jean Monnet est nommé président de la « Haute Autorité » qui s'installe au Luxembourg. Il déclare alors : « De quoi s'agit-il ? de rendre graduellement européen ce qui est national. Les choses suivront dès que les circonstances le permettront, la forme juridique que prendra cette Europe, on ne le sait pas. »

Lire la chronique de Jean Michel Gaillard : "Les grands jours de l'Europe"