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Gloire et misère de l'École normale

L'École normale supérieure fête ses deux cents ans. Depuis sa fondation par la Convention, elle a formé aussi bien Jean Jaurès ou Léon Blum que Jean-Paul Sartre, Marc Bloch, Georges Pompidou et Alain Juppé... Elle a été de toutes les batailles intellectuelles. Qu'en reste-t-il aujourd'hui* ?

Quelle grande école porte plus mal son nom que « Normale » ? Fondée par la Convention en 1794. l'exceptionnelle pépinière de la rue d'Ulm fête aujourd'hui son bicentenaire. Colloques, expositions, livres en cascade célèbrent cette mythique institution qui, depuis deux siècles, a donné à la France ses politiques les plus généreux (Jean Jaurès. Léon Blum), ses philosophes les plus éminents (Henri Bergson, Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Vladimir Jankélévitch), ses historiens les plus audacieux (Marc Bloch, Lucien Febvre), ses écrivains les plus subtils (Jean Giraudoux. Julien Gracq).

Des l'origine, son histoire est intimement mêlée à celle de la République. Fondée par un décret du 9 brumaire an III (30 octobre 1794) pour instruire des formateurs d'instituteurs, puis bientôt des professeurs de lycée, l'Ecole normale, devenue « supérieure », s'installe rue d'Ulm en 1847. Entre-temps, Michelet y a enseigné, Victor Cousin l'a dirigée. Taine y est « cacique » (major) de la promotion 1848. Vol-tairienne et républicaine, elle est souvent en délicatesse avec le pouvoir, ce qui lui vaut une suppression temporaire en 1822, ou une révocation collective des élèves en 1867. Son apogée, elle le connaît tout naturellement sous la IIP République, période durant laquelle elle s'identifie au régime. Pasteur y met au point le vaccin contre la rage et, pendant l'« Affaire », elle s'illustre, à travers son bibliothécaire socialiste Lucien Herr et son ancien élève Jean Jaurès, dans la lutte pour la réhabilitation de Dreyfus, devenant un ardent foyer du mouvement des « intellectuels ». Au début du xxl siècle, la rue d'Ulm produit des portées d'enfants toujours plus illustres. La promotion 1924 - Jean-Paul

Sartre, Raymond Aron, Paul Nizan, Georges Canguilhem... - marque à cet égard un véritable point d'orgue.

Temple de l'humanisme, fer de lance de la promotion par le savoir, Normale offre au sortir de la khâgne à des étudiants triés sur le volet, venus de toutes les régions de France et souvent fils d'instituteurs, une liberté unique, une douceur de vivre célébrée par Jules Romains (dans Les Hommes de bonne volonté), par Robert Brasillach (Notre avant-guerre), mais exécrée par Paul Nizan (La Conspiration, Aden Arabie). Canulars, promenades rituelles sur les toits de l'école, joutes intellectuelles dans les « thurnes » rythment la vie débonnaire du 45 rue d'Ulm, nouvelle abbaye de Thélème.

Le normalien lui-même passe pour un dilettante brillant, un aristocrate du savoir dont la supériorité se tempère d'ironie. « Né normalien », il doit savoir discourir sur tout, et d'abord sur ce qu'il ignore, avec un brio jamais démenti. Tel est du moins l'archétype qu'ont personnifié chacun à leur façon un Jean Giraudoux, un Georges Pompidou, ou aujourd'hui un Jean d'Or-messon. Le portrait doit toutefois être complété. Familiarité avec les classiques grecs et latins, pluridisciplinarité, rhétorique virtuose, propension à l'abstraction, sens critique hypertrophié : telles sont les qualités que la formation khâgneuse, plus que les années d'école elles-mêmes, a léguées aux générations normaliennes successives. «A lire d'affilée Taine, Bergson, Sartre, Aron, Althusser, Foucault, on ne peut échapper au sentiment que, s'ils ne constituent pas une famille d'esprit, ils sont entre eux apparentés par leur mode de raisonnement ou d'expression, conséquence d'une gymnastique assidue en leurs khâgneuses années», note justement Jean-François Siri-nelli, qui a supervisé le très officiel livre du bicentenaire de l'école1. En cela, le normalien se confond avec la figure du « grand intellectuel » à la française, maître-à-penser omniscient - et pour tout dire un peu mégalomane - qu'incarne un Jean-Paul Sartre, légiférant dans tous les domaines de la pensée : philosophie, roman, théâtre, critique, journalisme, politique.

«le lieu de la liberté intellectuelle »

Cette « supériorité » n a pas manque d'agacer. La rue d'Ulm eut toujours ses détracteurs, aussi bien à gauche qu'à l'extrême droite. Pierre Drieu La Rochelle rêvait de la supprimer. Plus récemment, le sociologue Pierre Bourdieu l'a dénoncée, avec la cruauté de celui qui la connaît de l'intérieur : «Cette école qui se pense comme le lieu de la liberté intellectuelle et de l'esprit critique prépare aux disciplines de la routine scolaire, en affinité avec les dispositions petites-bourgeoises, ou aux audaces réglées de l'académisme antiacadémique plutôt qu'aux ruptures de la recherche scientifique et aux transgressions de l'avant-garde littéraire et artistique. » Un siècle auparavant, Emile Zola ne s'était pas embarrassé de phraséologie : «Quiconque a trempé dans l'air de l'École, écrivait-il, en est imprégné pour la vie. Le cerveau en garde une odeurfade et moisie de professorat ; et ce sont, quand même et toujours, des attitudes rêches, des besoins de férule, de sourdes envies impuissantes de vieux garçons qui ont raté la femme2. »

Nul doute que le récent dechn - relatif - qu'a connu la rue d'Ulm aurait réjoui Zola. Comme toute royauté, celle qu'a exercée Normale sur la vie intellectuelle française a en effet fini par s'user. L'école a connu, au creux des années 1970 et 1980, un passage à vide. Discréditée par ses excès idéologiques (nombre de normaliens furent staliniens, puis maoïstes), victime de la crise de l'enseignement qui expédie ses belles mécaniques intellectuelles dans des provinces reculées, éclipsée par l'École nationale d'administration, la rue d'Ulm s'est recroquevillée sur son célèbre « bassin aux Ernests »3. S'est-elle d'ailleurs jamais remise de ce dimanche de 1980 où Louis Althusser, maître-à-penser de générations de normaliens marxistes, étrangla sa femme dans les murs de l'école au cours d'un « épisode mélancolique aigu », signant la mort des idéologies ?

Aujourd'hui, pourtant, l'École normale supérieure semble sortir de sa léthargie. En apparence, rien n'y a changé : au fin fond du Quartier latin, elle a gardé son air de préfecture de province, ses thurnes monacales et charmantes, son bassin où tournent les poissons rouges. Mais, derrière sa façade repeinte de frais, elle affiche un nouvel optimisme. Soucieuse de vivre avec son temps, Normale se normalise. Le cloître laïc où les « petits camarades » Sartre et Nizan organisaient leurs canulars est devenu mixte, en fusionnant avec son homologue de Sèvres en 1985. L'ENS s'ouvre aussi au grand vent de l'international, en accueillant parmi ses enseignants la romancière américaine Toni Morrisson. Tandis qu'à l'image d'un Bernard-Henri Lévy, les « archicubes » (anciens élèves) s'agitent dans le siècle. Un « club des normaliens dans l'entreprise », créé en 1983, compte plus de deux cents membres, banquiers, directeurs de la recherche de grandes entreprises ou journalistes... Même si, statistiquement, trois élèves sur quatre à leur sortie de l'école restent fidèles à l'enseignement.

Seul regret, peut-être : tout se passe comme si, dans une époque mercantile et technicienne, la partie scientifique de l'école, longtemps injustement tenue en lisière, prenait le dessus sur la partie littéraire. L'École normale met en avant ses la-bos et ses physiciens, oublie ses fulgurances et ses révoltes, adopte un profil sage de « super-IUFM ». L'utile l'emporte sur l'agréable, Pierre Gilles de Gennes sur Jean Giraudoux. Au risque de faire perdre un peu de son âme à cette école unique, dont le cœur, qu'on le veuille ou non, bat d'abord chez ses littéraires, de Charles Péguy à Julien Gracq.

Par François Dufay
Commentaire (1)

témoignage

J'ai eu la chance, moi Tunisienne ayant obtenu ma maîtrise de langue et de littérature françaises à l'Université de Tunis, de bénéficier du statut d'auditeur libre pour la préparation au concours de l'agrégation de lettres modernes durant l'année universitaire 1977-1978. J'ai été généreusement accueillie par M.Roger Fayolle, qui a assuré cette année-là le cours sur les oeuvres de Musset au programme du concours. ll est intervenu pour me permettre l'accès à la bibliothèque de l'Ecole. L'ensemble des cours était d'une grande valeur . Mon seul regret, c'est que les normaliens ne faisaient même pas attention aux auditeurs libres. Complexe de supériorité? ou voyaient-ils en ces auditeurs des concurrents potentionnels, le nombre de postes au concours étant cette année-là de 98? J'ai réussi au concours et je le dois en grande partie à l'Ecole, même si j'ai pu suivre aussi nombre de cours de grande valeur à la Sorbonne. J'ai découvert Paris et la France en octobre 1977 et cette découverte est à jamais liée, pour moi, à ULM. C'est ainsi qu'à chacun de mes séjour à Paris je n'ai jamais manqué de franchir la porte de l'Ecole.Pèlerinage! J'ai même eu l'opportunité, il y a 3ans, d'accompagner mes étudiants de l'ENS de Tunis pour un séjour scientifique et culturel d'une quinzaine de jours à l'Ens Ulm. Merci à l'Ecole.