Musée du Quai Branly : « Et dire que tout cela a commencé sur une plage… »

Le 21 juin 2016, pour son dixième anniversaire, le Musée du Quai Branly a été renommé "Musée du quai Branly - Jacques Chirac" en l'honneur de son créateur. Une exposition "Jacques Chirac et le dialogue des cultures" s'y est installée jusqu'au 9 octobre.
Dans notre Hors-Série "Le cas Chirac", Germain Viatte, directeur du projet muséologique de 1997 à 2006, revenait sur la création du musée du Quai Branly.

A l’origine du musée du Quai Branly, il y a la rencontre, fortuite, de Jacques Chirac avec Jacques Kerchache, en 1992, sur une plage de l’île Maurice, où tous les deux passent des vacances. Kerchache est un grand connaisseur d’arts « premiers », à l’œil indiscutable mais à la réputation un peu sulfureuse (la provenance des œuvres présentées dans sa galerie de la rue des Beaux-Arts, à Paris, alimente les polémiques), qui milite pour l’entrée des cultures non-occidentales au Louvre. En 1990, il avait publié un manifeste dans Libération, signé par 150 personnalités (dont Tinguely, Senghor et Arman) : « Pour que les chefs-d’œuvre du monde entier naissent libres et égaux » (15 mars). Il avait tenté de sensibiliser à la question Jack Lang et François Mitterrand. Sans succès.

S’il dérange le repos mauricien de Jacques Chirac, c’est parce qu’il a vu une photo du maire de Paris avec, en évidence sur son bureau, l’ouvrage qu’il avait coécrit sur l’art africain [1]. Il lui demande : « C’était pour la mise en scène, ou bien vous vous y intéressez vraiment ? » Et Chirac de répondre : « Votre livre, je l’ai lu au moins trois fois. » Ces deux hommes, autodidactes des arts lointains, se sont trouvés. De leur amitié naît d’abord, en 1994, au Petit Palais, une magnifique exposition de sculptures précolombiennes des Grandes Antilles [2] qui célèbre, en  contrechamp et deux ans après, le cinquième centenaire de la découverte des Amériques. C’est un grand succès.

L’année suivante, Jacques Chirac accède à la présidence et fait sien le projet de son ami collectionneur : ouvrir au Louvre une huitième section, consacrée aux arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques.

Topo sur les Taïno

Il s’agit de présenter une centaine d’œuvres sélectionnées par Jacques Kerchache sur des critères essentiellement esthétiques. Face à la résistance des équipes du musée, qui estiment qu’elles manquent de place et s’inquiètent de l’implication de Kerchache, Jacques Chirac met sur pied une commission avec, à sa tête, son ami Jacques Friedmann. Elle appuie en 1996 le choix élyséen, mais propose  aussi la création d’une nouvelle institution pour répondre au problème lancinant du musée de l’Homme, qui n’a guère évolué depuis son ouverture en 1938, et où anthropologues et conservateurs s’affrontent autour du statut des objets : les premiers les envisageant avant tout comme des artefacts culturels, les seconds comme des œuvres à part entière. Pierre Rosenberg, directeur du Louvre, finit par s’incliner devant la décision présidentielle.

Parallèlement à l’aménagement du Pavillon des Sessions au Louvre, inauguré en 2000, et où l’on peut admirer, encore à ce jour, les œuvres choisies par Kerchache, s’ouvre donc en 1996 le grand chantier du musée préconisé dans le rapport Friedmann. Dans un premier temps, une association de préfiguration est créée et, en tant que directeur du musée d’Art moderne du Centre Pompidou, je suis pressenti. Un matin, à huit heures, je reçois un coup de téléphone : « Ici, Jacques  Chirac », et mon interlocuteur se lance dans un topo sur les Taïno. Je crois d’abord à une blague de mon fils, mais l’homme qui m’explique le projet du nouveau musée a réellement la voix du président de la République… 

J’avais déjà eu l’occasion de rencontrer Jacques Chirac, notamment au moment de la création du Centre Pompidou, et je savais ce que l’institution, modèle de pluridisciplinarité, lui devait : sans Chirac Premier ministre, Beaubourg aurait sans doute été enterré par Valéry Giscard d’Estaing. Je le revois encore, à cheval sur sa chaise, les jambes battant nerveusement sous la table lors de réunions de coordination. Je connaissais aussi la passion du président pour le Japon pour l’avoir observé, en octobre 1995, au Palais omnisports de  Paris-Bercy pendant le tournoi de sumos,­ qu’il avait fait venir dans la capitale. Je me risquai quelque temps plus tard à lui dire que, moi aussi, j’étais fasciné par ce pays et que je m’y étais rendu une quarantaine de fois. Il me répondit : « Moi, beaucoup plus souvent ! »

En 1996, personne ne croit au musée des Arts premiers. Personne sauf Kerchache, Chirac et Friedmann. Le président sait qu’il y a un nouveau type de musée à inventer, un grand musée d’art et de civilisation, une sorte de Centre Pompidou des arts premiers, qui mettrait à l’honneur les objets, sans priver le visiteur des éléments ethnographiques pour en comprendre la fonction. Très vite cependant, la tension qui existait au sein du musée de l’Homme réapparaît et l’on décide d’organiser l’établissement public en deux pôles : « recherche/enseignement », rattaché au ministère de la Recherche, et « musée », dépendant du ministère de la Culture.

Le nouveau musée hérite des collections du Laboratoire d’ethnographie du musée de l’Homme (400 000 objets) et du Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie de la Porte Dorée (15 000 objets). Or ces collections sont liées à l’histoire coloniale française. Il faut combler les lacunes et ouvrir le musée aux espaces qui n’ont pas été sous influence française (Afrique britannique ou lusitanienne, Asie néerlandaise, etc.). C’est la tâche qui nous incombe à Kerchache et à moi.

Le président de la République suit de près les avancées du projet, tenu informé par Jacques Friedmann, Jacques Kerchache (qui meurt en 2001) et Stéphane Martin, futur directeur de l’établissement. C’est Chirac qui décide, en 1998, de l’implantation du futur musée sur un terrain situé au pied de la tour Eiffel et affecté, depuis l’Exposition universelle de 1937, au ministère de la Culture. La ministre de la Culture de cohabitation, Catherine Trautmann, souhaitait qu’il s’installe au Palais de Tokyo ; l’aile Passy du Palais de Chaillot (en face du musée de l’Homme, qu’on avait largement « déshabillé »…) ou le quai d’Austerlitz (où se trouve aujourd’hui la Cité de la mode et du design) avaient été évoqués. La réalisation du nouvel édifice est confiée à Jean Nouvel.

L’institution, qui n’affirmera jamais l’appellation d’« arts premiers », source de mille discussions, a désormais un nom : musée du Quai Branly. Sa construction débute en 2001. Jacques Chirac visite le chantier cinq ou six fois et n’exprime que deux souhaits : que le musée ne soit pas trop chargé en oeuvres et qu’il soit accessible aux personnes handicapées. Lors de sa dernière visite, à quelques jours de l’inauguration, le 20 juin 2006, il glisse à Bernadette : « Et dire que tout ça vient d’une rencontre sur la plage… »

Entretien avec Germain Viatte issu du Hors-Série de L'Histoire daté mai 2016.
(Propos recueillis par Lucas Chaballier)

Par Germain Viatte