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Bonne lecture.

Françoise Thébaud, on ne naît pas historienne

L’histoire des femmes est devenue un sujet de recherche comme les autres. Mais elle n’est pas, ou peu, enseignée dans le secondaire. Un nouveau défi pour Françoise Thébaud.

Voilà une petite révolution. Renverser l’histoire si longtemps écrite par des hommes racontant la vie des grands hommes. Un combat de trente ans, mené avec la modestie et l’opiniâtreté des projets collectifs, ce « nous » constitué autour de la revue Clio, histoire, femmes et sociétés et de Mnémosyne, l’association pour promouvoir l’histoire des femmes et du genre.

Pour Françoise Thébaud, née avec les Trente Glorieuses, étudier la place des femmes dans l’histoire s’est imposé comme une évidence, dans un contexte politique marqué par le Mouvement de libération des femmes MLF et les combats pour l’adoption de la loi Veil sur l’avortement. Cette provinciale se remémore, non sans nostalgie, son arrivée à Paris en classe préparatoire puis les premières années 1970, alors qu’elle venait d’être admise à l’École normale supérieure : « Il régnait alors un esprit d’utopie. L’avenir était ouvert. Tout semblait possible. »

Les jeunes filles qui choisissent alors, comme elle, de rejoindre plutôt que la vieille Sorbonne la toute nouvelle université Paris-VII sont emportées par le mouvement du monde : à Jussieu, ce sont les cours sur la Chine ou sur l’institution historique de Jean Chesneaux, ceux sur le monde tropical ou sur les mouvements ouvriers. On lit avec passion André Gorz et Michel Foucault ; on milite dans la section locale de la CFDT pour la libéralisation et la gratuité de la contraception et de l’avortement ; on est dans la rue ou dans les meetings pour de multiples causes.

Mais l’événement le plus décisif pour Françoise Thébaud est sans doute sa rencontre avec Michelle Perrot qui, en 1973, consacre pour la première fois un cours, ouvert aux deux sexes, à l’histoire des femmes. La question posée, « Les femmes ont-elles une histoire ? », sonne alors comme une provocation. Comme toutes les autres, la jeune normalienne de 20 ans a le sentiment qu’une page de l’histoire est en train de s’écrire.

Guidée par la main sûre de Michelle Perrot, elle s’engage avec prudence à la croisée de l’histoire des femmes et de l’histoire ouvrière, en consacrant son mémoire de maîtrise, réalisé avec deux amies, aux « munitionnettes » de la Grande Guerre, ces ouvrières qui travaillaient dans les usines d’armement. D’une certaine manière, elle n’a jamais cessé, depuis, de reprendre ce mémoire, de l’approfondir et de le récrire. Les femmes en temps de guerre sont en effet devenues l’un de ses sujets de prédilection. Elle leur a consacré un livre en 1986, de nombreux articles, et inaugure en 2011 un cours à l’université de Genève.

Le parcours ne fut pourtant pas sans embûches. Reçue première à l’agrégation en 1975, Françoise Thébaud subit avec rudesse le baptême du feu. Première étape de sa carrière, un collège du nord de la France dans la banlieue de Lille a bien failli la faire renoncer à l’enseignement.

Cette idéaliste qui apprécie les pédagogies libertaires et a lu Une société sans école d’Ivan Illich 1971 se heurte à l’hostilité d’un proviseur aux principes bien arrêtés : « Avec les gens de bas étage, il n’y a que la répression qui marche. » Peu à l’aise dans cette ambiance de caserne, elle multiplie les affectations un lycée technique, un lycée expérimental en région parisienne puis à Grenoble avant de parvenir, en 1985, après une thèse sur la maternité dans l’entre-deux-guerres, à décrocher un poste d’assistante à l’université Lyon-II.

C’est encore Michelle Perrot qui lui confie, en 1987, la direction du cinquième et dernier volume de l’ Histoire des femmes en Occident . A 35 ans, Françoise Thébaud est cette fois lancée. Venue des États-Unis, la mode nouvelle est au « genre » qui donne à l’histoire des femmes un coup de jeune. Le genre faisait peur. Le mot était mal choisi peut-être. On n’y comprenait rien. Françoise Thébaud a fait partie de celles qui ont acclimaté le concept, avec patience, faisant comprendre qu’il existe une « construction sociale et culturelle du sexe », qu’il est trop simple de se référer à une essence, ce que Simone de Beauvoir avait résumé dans une formule définitive : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Son Écrire l’histoire des femmes, essai d’historiographie retraçant vingt-cinq ans de recherche en France et à l’étranger, rencontre un large écho. Il lui ouvre également les portes de l’université d’Avignon, où elle est, jusqu’en 2007, professeure d’histoire contemporaine. Il est largement complété pour une réactualisation qui inclut « genre » dans son titre 2007.

Toujours en 1995, elle fonde la revue Clio et, cinq ans plus tard, l’association Mnémosyne, qu’elle préside jusqu’en 2009, deux structures qui sont vite devenues les instruments d’une forme de « militantisme académique », pour user d’une expression qui lui est chère.

Dans cette grande entreprise de vulgarisation de l’histoire universitaire, les colloques se sont vite révélés insuffisants. En 2007 naît une idée audacieuse : celle d’un manuel pour l’enseignement secondaire où l’on raconterait l’histoire autrement, une histoire mixte où les femmes sont, comme les hommes, actrices et où l’acquisition de droits a toujours été obtenue de haute lutte, au terme de longues batailles. Cette histoire, Françoise Thébaud la connaît bien : c’est aussi un peu la sienne.

Par Emmanuel Fournier