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Bonne lecture.

Max Guérout et les naufragés de Tromelin

Il sillonne le globe à la recherche d’épaves. Sa dernière trouvaille ? L’Utile , un navire négrier échoué en 1761 sur une île de l’océan Indien.

Un historien se reconnaît parfois à sa façon de déambuler dans les rues des villes qu’il traverse. Un rond-point, une simple maison peuvent lui inspirer des réflexions tout à fait inattendues. En ce domaine, Max Guérout n’est pas le moins prolixe des marcheurs. C’est au détour d’une rue de Béziers, sa ville d’adoption, que l’ancien officier de marine est parvenu à nous surprendre. Deviez-vous parler avec lui d’archéologie navale ? C’est d’abord d’histoire de la Résistance dont il sera question. Le nom de Jean Moulin, qui partage avec Pierre Paul Riquet le père du canal du Midi le statut de grand homme de la ville, est l’occasion pour lui d’évoquer un livre dont la lecture l’a profondément marqué : Alias Caracalla , de Daniel Cordier, le récit de ce collectionneur d’art, qui, tout jeune homme, devint secrétaire de Jean Moulin et abandonna l’idéologie maurassienne dans laquelle il avait grandi : « On rencontre tant de gens qui se sont forgé très jeunes des opinions qui les suivent durant tout le reste de leur existence. Daniel Cordier a fait le parcours inverse, et c’est ce qui en fait à mes yeux quelqu’un d’admirable » , confie-t-il.

A sa façon Max Guérout, lui aussi, n’a pas eu une vie mais des vies. Le militaire qu’il était a dû livrer de nombreuses batailles pour se faire accepter de la communauté scientifique. Mais on devine que ce sont aussi des souvenirs d’enfance qu’il a retrouvés à la lecture d’ Alias Caracalla . Il n’avait pas 4 ans au moment de l’armistice, et pas tout à fait 8 à la libération de Paris. Un âge où les images laissent des traces.

Celles de la guerre, Max Guérout les a conservées presque intactes. L’une d’elles a même décidé de sa vocation : « C’était le 27 novembre 1942, au moment du sabordage de la flotte française à Toulon. J’ai été sans doute ému par le récit qui en était fait à la radio et ai déclaré solennellement à mes parents que je serais un jour "chef de marins". Mon père, qui avait été un syndicaliste actif, proche du Parti communiste, n’a guère été enthousiasmé par ce curieux élan patriotique. » Fort heureusement, le jeune homme, qui, à la fin des années 1950 n’a rien d’un « fort en thème », excelle dans les disciplines scientifiques. Elles lui ouvrent les portes de la Marine nationale.

Ses premières années dans la Royale ressemblent à celles de nombreux officiers de sa génération. Il navigue sur toutes les mers du monde, voyage en Afrique, traverse l’océan Indien à quatre reprises. C’est en 1975, en Méditerranée, alors qu’il est à bord du Triton , un bâtiment d’expérimentation dont il vient de prendre le commandement, que se produit une découverte qui va changer sa vie. Lors d’une mission au large de Cavalaire, les appareils de détection identifient la présence d’une épave par 350 mètres de fond. « Il s’agissait d’une vedette lance-torpilles à première vue récente et sans grand intérêt , se souvient-il. Pourtant, sa position était étrange. » Intrigué, le jeune officier se plonge dans les archives de la Marine. Le recoupement des informations lui permet de renouer les fils d’une tragédie dans laquelle quatre hommes, au début du siècle, ont perdu la vie par la faute de leur supérieur hiérarchique. Les marins, tombés à la mer au cours d’un exercice, ont été abandonnés après de courtes recherches, et le capitaine a été condamné à une peine symbolique. L’aventure aurait pu en rester là, mais Max Guérout, en retraçant l’histoire de cette épave, s’est découvert un véritable goût pour l’enquête. En 1980, en compagnie de Philippe Tailliez, pionnier de la plongée autonome, et du cinéaste Christian Pétron, il consacre toutes ses permissions à la fouille de La Baleine , une flûte de la marine de Louis XIV coulée devant l’île de Port-Cros en 1710. Deux ans plus tard, le Groupe de recherches en archéologie navale Gran, dont il est aujourd’hui directeur des opérations, voit le jour. C’est à la même époque qu’il fait la connaissance de Bernard Liou, alors professeur à l’université de Provence, dont le soutien lui sera par la suite précieux.

Les fouilles se suivent, couronnées de plus ou moins de succès. C’est Tromelin, un minuscule îlot perdu au milieu de l’océan Indien, qui offre à l’archéologue l’épave dont il rêve depuis longtemps. L’histoire de cette île, aujourd’hui connue du grand public grâce au récit qu’en a fait Irène Frain Michel Lafon, 2009, lui est racontée en 2003 par l’un des météorologues de Tromelin1. Celui-ci, intrigué par une ancre abandonnée sur le rivage, avait retrouvé dans les archives de la marine à Lorient le rapport d’un membre de l’état-major du vaisseau échoué.

Le 31 juillet 1761, L’Utile , une flûte de la Compagnie des Indes portant à son bord des esclaves embarqués clandestinement à Madagascar, s’est brisé sur les récifs. La plupart des prisonniers, enfermés dans les cales du navire, sont morts noyés. Les autres ont pu rejoindre le bord avec l’équipage. En se servant de l’épave du bateau, les survivants ont réussi à construire une embarcation qui n’a pas permis de tous les accueillir. Les Malgaches ont donc été laissés sur place avec la promesse qu’un bateau viendrait à leur secours. Cette promesse n’a pas été tenue : les esclaves ont été abandonnés à leur sort, et les survivants - sept femmes et un enfant de 8 mois - n’ont dû leur salut, quinze ans plus tard, qu’à l’intervention d’un gentilhomme breton, le chevalier de Tromelin, venu les secourir à bord d’une corvette placée sous son commandement.

Max Guérout est saisi par ce récit si singulier. L’Unesco, dont il est membre du comité scientifique, s’apprête alors à commémorer l’abolition de l’esclavage. Le projet de recherche qu’il présente recueille tous les suffrages. Une première campagne est organisée en 2006, puis une deuxième en 2008. Grâce aux alizés, le sable a recouvert le site d’une épaisse couche protectrice. On découvre le cadre de vie des naufragés : les puits creusés dans le corail ; le foyer, qui a permis de maintenir le feu sur l’île durant quinze ans ; l’habitat, sommaire mais qui a résisté aux tempêtes, nombreuses dans cette partie de l’océan. Tout atteste la volonté farouche des rescapés de s’organiser face à l’injustice de leurs geôliers. On ne connaissait jusqu’à présent de leur histoire que le commencement et la fin ; c’est un pan entier de leur existence sur l’île dans ses aspects les plus concrets que révèlent les fouilles.

Mais de nombreuses zones d’ombre subsistent. Quelles ont été les principales causes de décès ? Des conflits ont-ils éclaté entre les rescapés ? Ces questions, et bien d’autres, Max Guérout voudrait pouvoir y répondre. Il lui faudrait pour cela dégager les sépultures, qu’il pense avoir localisées. Une nouvelle expédition aura donc lieu à partir du 8 novembre, à laquelle prendront part des chercheurs originaires de Madagascar, de l’île Maurice, ainsi qu’un généticien de l’Inserm. Les naufragés de l’île de Tromelin n’ont probablement pas encore livré tous leurs secrets.

 

Par Emmanuel Fournier