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Vanessa Van Renterghem, la Syrie au coeur

Cette chercheuse à l'Institut français du Proche-Orient a créé l'association Life for Syria.

C'est une succession de hasards et de rencontres qui la conduit à devenir enseignante et chercheuse en histoire médiévale de l'islam. Vanessa Van Renterghem se voit comme un passeur entre ses étudiants et ceux qui ont une connaissance « figée, menaçante » du monde musulman.

Pendant longtemps, elle pense ne pouvoir vivre qu'à Paris. Son bac scientifique en poche, la jeune fille ne se fixe pas sur une discipline. Elle procède par tâtonnements et se « laisse le plus de portes ouvertes possible ». Elle sait, par contre, ce qu'elle ne veut pas : travailler dans un bureau. Elle suit donc un double cursus : sciences sociales à l'École normale supérieure et histoire à la Sorbonne. Elle désire aussi apprendre le chinois. Une de ses amies la pousse à suivre les cours d'arabe dispensés Rue d'Ulm. Dans ce cadre, elle se rend en Syrie pour un stage de langue et « tombe amoureuse de la langue et de la culture ».

La lecture de La Distinction de Pierre Bourdieu est une « révélation » pour cette jeune femme qui vient d'une école privée où on ne lui parlait pas parce qu'elle n'avait pas la bonne marque de chaussettes ! Avec Bourdieu, elle comprend que les données sociales et historiques ne vont jamais de soi. Le sociologue met en évidence ce sentiment de résignation des gens qui sont dominés socialement. Il s'agit de faire passer pour naturel quelque chose de construit.

Après l'agrégation d'histoire, Vanessa Van Renterghem obtient une bourse de thèse. La voici à Damas pour quatre ans. La jeune femme maîtrise de mieux en mieux l'arabe. Elle découvre un pays « extraordinaire par son ouverture, la douceur des gens, leur gentillesse ; une proximité de caractère, d'humanité qui se retrouve malgré les différences culturelles, de croyance ». Un pays dans lequel elle se fait de « vrais amis ».

Ces années changent sa façon de penser. Son opinion sur le monde musulman se décharge du prisme franco-français. En côtoyant une population essentiellement musulmane, profondément croyante, elle apprend à « considérer autrement les gens qui ne pensent pas comme [elle] ». Et de rajouter : « L'athéisme est une croyance comme une autre qui n'autorise pas à regarder le reste du monde de haut. »

C'est un déchirement de quitter ce pays. Il lui faut, après avoir soutenu sa thèse, une sorte de « sas » entre la Syrie et un éventuel retour en France. Ce sera Téhéran. Pendant son postdoctorat, la chercheuse apprend le persan et découvre l'islam chiite. Après une année en Iran, Vanessa Van Renterghem décroche, à l'Inalco, un poste de maître de conférences au département d'études arabes. Une nouvelle fois, elle se confronte à un autre « univers ».

Elle se retrouve devant un public hétéroclite qui vient apprendre l'arabe pour des raisons souvent liées à une recherche identitaire ou religieuse. « Sur la vie du Prophète, on travaille sur des sources écrites au moins un siècle et demi après sa disparition ; ce qui pose des problèmes méthodologiques. Je leur fais comprendre que l'écriture s'inscrit aussi dans le but d'en faire un personnage exemplaire, surtout dans les domaines sur lesquels le Coran ne dit rien. La vie du Prophète est utilisée comme norme et modèle de conduite pour les croyants. C'est ce qu'il y a de plus intouchable. »

Ce qui passionne ici l'enseignante, c'est aussi le mélange des publics. Des amitiés imprévues se tissent, par exemple, entre des militaires et des jeunes filles voilées. Lorsqu'on lui demande son opinion vis-à-vis du port du voile, sa réponse ne surprend guère. L'important n'est pas là. Ses étudiantes doivent savoir réfléchir et rédiger une dissertation !

La voici repartie en 2010 à Damas. Elle est ensuite déplacée à Beyrouth, y reste trois ans en tant que chercheuse avec son mari musicien. Le Liban est un pays où il n'y a « pas de sens du collectif en dehors d'un sens communautaire. Les espaces publics, mis à part les centres commerciaux, n'existent pas. Même les plages sont privées ! » se souvient-elle. Ils rentrent à Paris en septembre 2014, accompagnés de leurs deux jeunes enfants nés entre-temps.

Aujourd'hui, elle s'apprête à livrer à son éditeur sa thèse remaniée qui rend compte de l'histoire sociale et urbaine de Bagdad aux XIe et XIIe siècles à travers ses élites ; les seules catégories de population que les sources arabes permettent d'étudier en détail. Elle se réjouit de voir figurer l'islam médiéval dans les programmes d'histoire pour les concours d'enseignement et anticipe la nomination d'enseignants supplémentaires sur cette thématique. Vanessa Van Renterghem considère que l'histoire des religions tout comme la langue arabe devraient être enseignées à l'école. Davantage d'enseignants de cette discipline dans le secondaire permettrait aux élèves arabisants d'apprendre la langue dans le cadre de l'école publique et non dans un cadre confessionnel.

Un autre sujet lui tient particulièrement à coeur : Life for Syria1, l'association humanitaire pour les victimes civiles du conflit qu'elle a créée avec des amis. Tous ont vécu un moment de leur vie en Syrie et en gardent une émotion palpable. De nouveau, le mot « passerelle » fait résonance lorsqu'elle évoque ce rôle d'intermédiaire entre les Syriens qui « risquent leur vie tous les jours pour aller aider leurs voisins et des organisations humanitaires qui seraient susceptibles de les financer ».

Vanessa Van Renterghem souligne que les ONG n'ont pas le droit d'intervenir en Syrie. Quelques organisations humanitaires le font mais elles sont contrôlées ; ce qui rend leurs actions « au mieux inefficaces, au pire contestables ». Depuis le début du conflit, précise-t-elle, le régime syrien criminalise l'action humanitaire sur place. De nombreux réseaux clandestins se sont organisés.

A l'intérieur, tous ceux qu'on appelle les déplacés ne sont pas reconnus comme des réfugiés. Ils n'ont pas quitté leur pays mais ont perdu leur maison lors des bombardements. Beaucoup se sont installés dans des logements en construction et vivent dans un dénuement total. C'est donc une aide concrète, financière, mais qui passe aussi par des soins médicaux ou, par exemple, l'apprentissage d'un métier aux femmes.

Depuis les attentats parisiens de janvier 2015, Vanessa Van Renterghem n'a pas enseigné à l'Inalco. Elle s'est mise d'accord avec ses collègues pour organiser une conférence, ouverte à tous, afin d'évoquer diverses questions liées à la représentation du Prophète. Avant de partir, elle me lit la dédicace d'une de ses amies2, ancienne prisonnière politique, qui a quitté la Syrie avec ses enfants et son mari : « Vanessa, le sourire que je viens de voir sur ton visage alors que j'ai dû quitter mon pays me donne la confiance que je ne serai jamais une étrangère dans le tien. » Elle ne s'arrête jamais. Une manière de rendre aux civils syriens ce qu'ils lui ont donné.

Par Valérie Igounet