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La beauté perdue de l'Italie

Que reste-t-il de la splendeur passée de l'Italie ? Entre fiction et documentaire, la vision du réalisateur Pietro Marcello.

Quel étrange objet cinématographique et historique que le deuxième long-métrage du jeune cinéaste italien Pietro Marcello, auteur du remarqué La Bocca del lupo (2009). Étrange mais si séduisant : un berger, Tommaso Cestrone, veille sur un bâtiment abandonné, le sublime palais de Carditello, un joyau du XVIIIe siècle, près de Naples, en proie aux pillages et réduit à l'état de décharge par la Camorra. L'homme, surnommé « l'ange gardien de Carditello » par la population, pour laquelle il est à la fois un saint et un martyr, disparaît brutalement, victime d'une crise cardiaque la veille de Noël 2013. Un Polichinelle, intercesseur entre les vivants et les morts, sort alors des profondeurs - très bureaucratiques - du Vésuve, pour accomplir ses dernières volontés : sauver de l'abattoir un jeune buffle qu'il avait adopté, l'animal typique de la Campanie.

Voilà notre Polichinelle remontant à pied vers le nord, à travers les paysages de l'Italie, traînant son petit buffle, la corde dans une main, le biberon de lait dans l'autre. Un voyage qui va de rencontre en rencontre, auprès des petites gens de la campagne, les laissés-pour-compte de la modernisation italienne. Il s'agit d'une fable à la fois contemporaine et historique... Comme si, avec Polichinelle, l'histoire de la beauté passée de ce pays revenait des fumées du Vésuve. L'Italie d'aujourd'hui apparaît à cette lumière, rongée par sa banalisation, aussi vulgaire qu'avilissante, atteinte d'une maladie politique qui, entre compromission, corruption, mondialisation, libéralisation, laisser-faire, entraîne l'ancienne contrée bénie des dieux vers l'état d'immense décharge publique à ciel ouvert.

Le cinéma de Pietro Marcello est d'abord animé par l'acuité d'un regard. Mais cet oeil est menacé, mis en danger par la laideur qui mine le pays. Le cinéaste lui-même le confesse : « J'ai appris à regarder l'Italie tout en la contemplant depuis les trains, redécouvrant ainsi sa beauté et sa ruine. J'ai longtemps voulu faire un film itinérant qui traverserait des provinces pour décrire l'Italie : belle, oui, mais perdue », « Bella e perduta », le titre de son film, référence aux paroles du choeur des esclaves dans Nabucco de Verdi reprises par le chef d'orchestre Riccardo Muti prononcées le 12 mars 2011 pour le 150e anniversaire de l'unité italienne. Cet oeil s'ouvre pourtant, résistant, et quel oeil ! Capable de faire voir la vérité envolée d'un pays par d'étonnants rapprochements, entre la nature et l'animal, entre le constat social et le conte de fées. Ce masque de Polichinelle qui marche dans la campagne porte ainsi la révélation de la beauté perdue.

Faire croire à la beauté

L'autre qualité du film tient à son authenticité quasi documentaire, à la vibration intime qui anime la plupart des scènes et des figures de cette histoire. Pietro Marcello connaît par coeur son pays, et particulièrement cette Campanie dont il est originaire, entre prolifération irraisonnée du monstre urbain et résilience miraculeuse de la ruralité traditionnelle. Tommaso Cestrone joue son propre rôle, avec une simplicité et une présence surprenantes. Il est mort au milieu du tournage mais en laissant suffisamment d'images pour hanter l'ensemble du film.

L'« oeil » (en images de format 8 mm) et la « voix » (poétique et élégiaque) du buffle prennent en charge le film, depuis les premiers plans, où le spectateur est conduit à la mort avec lui, dans l'impasse fatale de l'abattoir, jusqu'au dernier, où il court dans les hautes herbes vertes des marécages de son pays natal. On sait que le pire est à venir, mais la puissance du film est de nous faire croire à la beauté, même perdue, du passé de l'Italie : la splendeur malgré tout.

Bande annonce :

Par Antoine de Baecque