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Libres enfants du Moyen Age

Transportés au Moyen Age, des enfants de notre temps brisent quelques clichés. Un film de Hubert Viel, en salle à partir du 27 janvier 2016.

L'expérience se situe au coeur d'une zone pavillonnaire d'une banalité presque effrayante. Sous la conduite d'un livre à remonter le temps - Les Filles au Moyen Age, à la place de La Femme au temps des cathédrales de Régine Pernoud - et de la voix envoûtante d'un vieux barde érudit, Michael Lonsdale, des fillettes sortent de l'ennui de leur dimanche trop long pour s'engager dans une faille spatio-temporelle les projetant « direct » en plein Moyen Age. Là, déroulant la chronologie jusqu'à la guerre de Cent Ans, elles jouent à être Clotilde, Eulalie, Ermengarde, Mélisande, Euphrosyne, Blanche, Hildegarde, Agnès Sorel ou Jeanne d'Arc, entraînant dans leurs tourbillons, leurs fous rires et tout le sérieux des jeux enfantins trois jeunes compagnons arrachés à leur Playstation.

Les six enfants, qui ont la beauté de l'innocence - surtout quand elle est filmée dans un antique noir et blanc -, parlent un étrange et séduisant sabir, fait de citations théologiques littérales du concile de Nicée, de déclarations imagées des poètes courtois, de traités politiques, juridiques ou médicaux d'un Moyen Age émancipateur, et d'une langue bien de chez nous, ponctuée de « ce mec est trop fun » et autre « Clovis est grave boloss ». Il en résulte une poésie décalée, dont le moteur est la drôlerie et la vertu la révélation d'un autre Moyen Age. Les costumes sont taillés dans la même étoffe, celle de la fantaisie simple et de la fable-vignette. Des tuniques blanches, quelques croix, des barbes postiches, un heaume, un cheval, et voici que la clairière du bois d'à côté se peuple d'un petit monde qui prend le pittoresque et le folklorique à leur propre piège.

Ce que les enfants nous font voir a quelque chose d'unique : une expérience historique, quasi historiographique, de première importance, qui n'est pas si éloignée de celle du Perceval d'Éric Rohmer. Ce dernier faisait jouer ses adultes avec une âme d'enfant ; ici ce sont les enfants qui révèlent les adultes.

Un âge enfantin

Mais l'idée est la même : comprendre une époque grâce à un regard fidèle à ce que cette époque pensait, disait, chantait, figurait d'elle-même. Un monde médiéval d'honneur et de courtoisie, de rapports francs et crus, sachant mêler piété, joie et malice, aussi coloré et enluminé que parcouru de merveilleux et de légendaire. Un âge littéralement enfantin parce qu'il sait penser et représenter à la fois ses origines (bibliques, mythiques, poétiques) et sa fin : se fondre dans la nature pour rejoindre la fable et le divin. Tout est possible : les animaux parlent avec les enfants, qui eux-mêmes refont l'histoire en causant et agissant. Quand Clotilde décide de sauver Clovis de sa folie guerrière, quand Hildegarde invente la loi de la gravité universelle, quand Jeanne d'Arc évite toutes les flèches tirées sur elle.

Le film est drôle par son dispositif décalé ; il est grave parce que tout le monde y croit ; il rend intelligent puisque son ennemi est le cliché pseudo-historique sur la piété, le fanatisme, la misère, la violence d'un âge médiéval sombre et prétendument misogyne. A la fin, le spectateur a envie de prolonger le songe : rester plus longtemps, encore et toujours, avec les filles au Moyen Age.

Pour aller plus loin:

Les filles au Moyen Age : un film "entre l'enfance, la poésie et l'histoire" : Verbatim du débat entre Hubert Viel, Patrick Boucheron et Antoine de Beacque après la projection du film au Champo en partenariat avec L'Histoire.

Par Antoine de Baecque