Le football, un jeu politique

A l'occasion de l'Euro 2016, les Archives nationales consacrent une exposition au football. L'occasion de souligner les enjeux politiques et sociaux de ce sport universel.

Véritable religion pour certains, le football déchaîne les passions sur les cinq continents. Un tel engouement populaire ne pouvait laisser les états indifférents. D’ailleurs, les compétitions entre nations sont autant de tribunes sportives au cours desquelles s’expriment les rivalités internationales et s’affirment les messages et les modèles politiques.
Situées à deux stations de métro du Stade de France qui accueillera des matchs de l’Euro 2016, les Archives nationales proposent une exposition gratuite intitulée : « Le foot, une affaire d’État ». Comme l’explique le commissaire scientifique, Laurent Veyssière, c’est « la première fois que les Archives nationales consacrent une exposition au sport. Mais n’est-ce pas aussi leur rôle de faire écho aux nouveaux champs de recherches universitaires en présentant des documents qu’elles conservent ? » Notamment beaucoup de photographies, certaines étonnantes – 11 Tommies alignés devant un but avec leurs masques à gaz – et d’autres édifiantes – l’équipe d’Italie championne du monde posant avec Mussolini. Mais aussi des affiches, des images d’époque, et toutes sortes de documents administratifs qui témoignent des liens très étroits entre le football et les États.

La France organisatrice

Le premier espace est consacré à la France organisatrice de grandes compétitions internationales : les Coupes du monde de 1938 et 1998 et les Championnats d’Europe des nations de 1960 et 1998. Et comme souvent lors de telles manifestations, la politique est bien présente. L’exemple le plus fameux se situe bien entendu en 1938. « Sans doute la Coupe du monde préférée des historiens », s’amuse Laurent Veyssière. En effet, photos et films d’époque illustrent ce contexte international extrêmement pesant. L’Espagne est absente pour cause de guerre civile.

Quelques mois après l’Anschluss, l’équipe d’Allemagne, qui arbore la croix gammée sur son maillot, est composée des membres du Wunderteam autrichien. Malgré cela, elle est battue à la surprise générale par la Suisse. L’amalgame entre la puissance allemande et la virtuosité autrichienne n’a pas eu lieu.

En quart de finale face à la France, l’équipe d’Italie – future lauréate – a délaissé son traditionnel maillot bleu pour une tunique noire qui évoque la tenue fasciste. Le salut romain des joueurs italiens durant les hymnes provoque la colère des supporters français qui lancent des cailloux sur le terrain. Quant à l’ancien membre de la jeunesses fasciste, le légendaire Giuseppe Meazza, il gratifie de plusieurs saluts fascistes le président Albert Lebrun qui lui remet le trophée.

Un stade de 100 000 places ?

Le deuxième espace s’intéresse au rôle de bâtisseur de l’État français. Alors qu’en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Uruguay ou au Brésil de très grands stades sortent de terre, en France le « stade de 100 000 places » reste, depuis les années 1920, un éternel serpent de mer. Jusqu’à la réalisation pour la Coupe du monde de 1998 à Saint-Denis du Stade de France d’une capacité de 80 000 places !
C’est que la construction d’enceintes est un enjeu politique important. Le Front populaire préfère privilégier le développement de petits stades. Le régime de Vichy s’interroge dans une brochure : « Les terrains de sport sont-il[s] un danger pour notre agriculture ? »
La présentation de dossiers candidatures, de maquettes et de notes internes aux ministères montrent la diversité des options envisagées en près de quatre-vingt ans. Elle témoigne surtout des avancées et des reculs, des avis favorables et des réticences sur ce projet. Ainsi dans une lettre du 26 octobre 1936 adressée à Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État à l’Organisation des loisirs et des sports, Henri Sellier alors ministre de la Santé publique écrit : « Je considère comme une hérésie monstrueuse la création d’un stade à l’intérieur de Paris. »
Parce qu’il est universel, le football est une formidable caisse de résonnance des tensions sociales et politiques du monde : guerres, totalitarismes, décolonisation, émancipation des femmes, capitalisme, revendication nationales. Autant de thématiques abordées dans le troisième volet de l’exposition. Notamment avec l’épopée de l’équipe du FLN algérien composée de joueurs professionnels parmi lesquels Abdelaziz Ben Tifour et Mustapha Zitouni qui ont quitté leurs clubs et la France en avril 1958 – en pleine guerre d’Algérie – pour rejoindre Tunis. Mais aussi avec l’évocation des grandes heures du football féminin français au début des années 1920 avant une éclipse de près d’un demi-siècle. Ou encore avec le déferlement de violences des hooligans dans les années 1980-1990 et les réponses des pouvoirs publics.
Autant d’exemples qui montrent bien que le football doit être appréhendé comme un phénomène de société et le révélateur d’une époque.
Olivier Thomas
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« Le foot, une affaire d’État »
Jusqu’au 18 septembre aux Archives nationales, 59, rue Guynemer, 93383 Pierrefittes-sur-Seine.

Par Olivier Thomas