Nouveaux regards sur le Front populaire

L'exposition "1936, nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire" se tient du 9 avril au 31 décembre, au musée de l'Histoire vivante de Montreuil à l'occasion du 80e anniversaire du Front populaire. Les commissaires de l'exposition* répondent à nos questions.

  • Chahut à l'auberge de jeunesse de Villeneuve-sur-Auvers

    « Chahut à l'auberge de jeunesse de Villeneuve-sur-Auvers », 1937.
    Crédit : Photographie Pierre Jamet/ coll. Corinne Jamet.

  • Militant-e-s communistes montreuillois à la fête de l'Humanité à Garches

    Militant-e-s communistes montreuillois à la fête de l'Humanité à Garches, 1937, photographie anonyme.
    Crédit : photographie anonyme/coll. MHV-D.Tamanini.

  • Groupe Mars au Père Lachaise le 24 mai 1936

    Groupe Mars au Père Lachaise le 24 mai 1936, photographie France Demay
    Crédit : France Demay/ coll. France Demay.

  • Albert Gazier responsable CGT, harangue le 6 juin 1936, les employés en lutte

    « Albert Gazier responsable CGT, harangue le 6 juin 1936, les employés en lutte »

  • Une photographie de grève

    Une photographie de grève; coll. RADAR, photographie anonyme.
    Crédit : Photographie anonyme/coll. RADAR

L'Histoire : En quoi l’historiographie sur le Front populaire a-t-elle été renouvelée au cours des dernières années ?***
En premier lieu, il faut évoquer la redécouverte d’archives longtemps inconnues des chercheurs. C’est l’apport des archives de Moscou. L’historien dispose des fonds de l’Internationale communiste, permettant de saisir au mieux le tournant opéré par le monde communiste après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, consacrant la ligne antifasciste à son VIIe Congrès en juillet 1935, où le PCF a joué un rôle d’exemple à suivre. Mais, l’apport de ces archives réside surtout dans la restitution de fonds de surveillance de police ou d’organismes qui ont été spoliés [1] par l’Occupant allemand en 1940, avec la bénédiction du régime de Vichy. Ces archives récupérées par les Soviétiques en 1945 n’ont été rendues à la France qu’au milieu des années 1990. Elles complètent la classique série F7. Les historiens ont désormais accès aux archives de Léon Blum (sa correspondance et ses comptes privés) [2], à celles de la SFIO, de la CGT, de la LDH et de la LICA (etc.), mais aussi celles de Cécile Brunschvicg, d’Yvon Delbos, de Jules Moch… Tout un pan de cette histoire particulière de l’entre-deux-guerres peut être revisité, ouvrant de nouveaux champs d’exploration. Au-delà des archives, l’accès plus facile grâce à la BNF de la presse nationale et régionale, de fonds photographiques et d’affiches collectés entre autres par le MHV donne aussi de nouvelles pistes. En revanche, les sources ne font pas tout, les questionnements nouveaux sur les jeux d’échelles, les circulations, les femmes et les sociétés coloniales permettent ce renouveau historiographique.

L'Histoire : Quelles sont les « nouvelles images » que votre exposition présente pour rendre compte de ce renouveau historiographique ? Qu'avez-vous voulu montrer ?
Cette exposition en 2016 arrive après bien d'autres précédentes expositions et ouvrages illustrés. Pour les séquences connues du Front populaire comme les grèves et occupations d'usines, nous avons donc fait le choix de privilégier les photographies amateurs. Mais le Front populaire est inscrit dans une mémoire visuelle, et nous avons retenu cinq photographies icônes (de Willy Ronis, de David Seymour et de Robert Capa). Dans ces années qui consacrent la photographie de presse, nous montrerons au public les clichés de photographes beaucoup moins connus (Marcel Cerf, France Demay et Pierre Jamet) tout aussi représentatifs ! Les dessinateurs de presse, Robert Fuzier côté SFIO, Cabrol côté PC, Roland Coudon, Donga, autant que les affiches accompagnent les luttes. Les « news-magazines » (Vu, Regards, Le Document…) avec leurs mises en pages dynamiques, leurs photomontages spectaculaires, participent aussi au renouvellement de la propagande et marquent les esprits.
Notre fil conducteur "nouvelles images et nouveaux regards" invite donc à une réflexion sur ces images, et leurs usages, d’hier à aujourd’hui. Ainsi pour un même événement – la manifestation unitaire au Père Lachaise le 24 mai 1936 pour l’anniversaire de la Commune, le happening du groupe Mars au Père Lachaise, ou la tribune officielles du 14 juillet 1936 place de la Nation – pour lequel la mémoire retient souvent une seule image, nous avons regroupé des photographies prises au même moment et qui offrent d’autres points de vue, politiques ou artistiques.
Enfin, nous nous attarderons sur trois questions, trois "points aveugles" de l'histoire du Front populaire, que sont la question coloniale, la question des femmes et le stalinisme et les procès de Moscou. Bref nous nous sommes plus interrogés sur la polysémie des images à partir desquelles s’est construite une pluralité de mémoires partisanes, chacune éclairant une réalité pour en laisser certains aspects dans l'ombre, hors cadre, hors champs.

L'Histoire : Qu’entendez-vous par « points aveugles » de l’histoire du Front populaire ?
Par « points aveugles » ou « angles morts » nous entendons revenir sur 3 questions peu ou pas traitées ou sur lesquelles le Front populaire a pu décevoir ou bien est resté silencieux. Il en est ainsi de la question coloniale qui a déçu les partisans de réformes conséquentes à appliquer dans les colonies. L’Étoile Nord africaine de Messali Hadj soutient activement le rassemblement populaire, mais face aux désillusions il s’en éloigne en prônant alors un discours nationaliste plus affirmé. Aucune des trois principales composantes du Rassemblement populaire n'envisage l'indépendance des colonies. Même le PCF, depuis 1935, a fait sienne et pour des raisons de stratégie de combat face au fascisme, l'idée d'une émancipation graduelle dans le cadre en plus de la nation française. Pourtant, il laisse une branche autonome se développer de l’autre côté de la méditerranée, le Parti communiste algérien. Quant aux radicaux-socialistes d'Herriot et de Daladier, une importante majorité des parlementaires ira jusqu'à repousser le timide, mais important projet de réformes pour l'Algérie présentée par Léon Blum (SFIO) et Maurice Viollette (USR).

Seconde question sur laquelle le Front populaire ne parvient pas à réunir une majorité : la question du droit de vote des femmes, même si le gouvernement de Léon Blum accueille trois sous-secrétaires d’Etat : Cécile Brunschvicg, Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacore. Mais pour les féministes « trois hirondelles ne font pas le printemps » selon les mots de Louise Weiss. Sur cette question d’égalité des droits, les radicaux-socialistes sont à l'offensive et refusent aux femmes le droit de vote invoquant une défense de la laïcité, ces dernières seraient, d'après nombre d'entre eux, encore sous l'influence du catholicisme et du conservatisme ! La question des femmes est aussi une question sociale et de société. Les inégalités salariales, après les réformes adoptées par la majorité Front populaire perdurent au sein de l'entreprise, du monde du travail et sont tolérées par les organisations syndicales. Le statut des femmes dans la société française demeure ce qu'il était avant sur la base du code civil, et le droit de vote leur est encore refusé par le Sénat.

Enfin, troisième et dernier « points de cécité », le stalinisme et les procès de Moscou. Du côté du PCF, personne n'attend autre chose qu'une défense inconditionnelle de l'URSS de Staline. Au sein de la SFIO, du Parti radical, de la Ligue des Droits de l'Homme, la question fait débat, mais la grande majorité considère, dans le contexte de menace des fascismes allemand et italien, puis de la défense de la République espagnole, qu'il ne faut pas affaiblir les mobilisations, ne pas désespérer le camp de la paix et de l'antifascisme. Rares sont les intellectuels, les politiques, les écrivains à prendre parti pour défendre les accusés des procès de Moscou et dénoncer les purges en cours de 1936 à 1938, encore moins à dénoncer le système concentrationnaire soviétique. Il faut rappeler qu'en 1935, Boris Souvarine ne trouvera qu'un éditeur pour publier sa biographie d'un Staline dictateur, « fossoyeur du communisme ». Les quelques brochures de Victor Serge, de Magdeleine Paz, encore moins les ouvrages de Trotsky ne sont lus que par quelques-uns. Or, le travail des historiens en grande majorité anglo-saxons, c'est à souligner, a montré que la période 1936-1939 est la période de la "Grande Terreur", de l'élimination physique de centaine de milliers de citoyens d'URSS, d'ouvriers, de paysans, d'intellectuels, de cadres dirigeants du Parti, et pour finir des principaux cadres de l'armée, de l'emploi d'une main d'œuvre concentrationnaire sur les chantiers des grandes constructions de l'époque.

L'Histoire : Parmi les photographies exposées, vous citez celles de Pierre Jamet, qui est-il ? Quel est son rapport avec la photographie de presse ?
Pierre Jamet (1910-2000), est un membre de la chorale de l'AEAR (Association des Ecrivains et Artistes révolutionnaires), pour qui la photographie est d'abord un loisir, puis une ressource financière. Pierre Jamet tout en réalisant des reportages pour le magazine communiste, Regards, ne pratique pas une photographie professionnelle et son regard n'est pas celui d'un militant. En 1937, il adhère au Comité laïque des Auberges de Jeunesse (CLAJ), où il est très actif. Moniteur d'une colonie de vacances à Belle-Île, dont il deviendra directeur, son regard se focalise sur une jeunesse, sa joie de vivre, ses activités, sportives ou ludiques. Le Front populaire et sa politique en matière de loisirs ne pouvaient que combler Pierre Jamet. Il faut attendre 2009, et le travail d'inventaire et de valorisation des photographies de Pierre Jamet par sa fille, Corinne, pour que celles-ci soient présentées au public. En 2013, Pierre Bohran en montre toute une série dans son exposition "La Volonté de Bonheur".

L'Histoire : Qu'est-ce que ces photographies disent de la mémoire visuelle du Front populaire ?
Nous avons choisi ces photographies de Pierre Jamet parce qu'elles ne font pas partie de ces corpus photographiques qui dominent le Front populaire, à savoir ces images des grèves et des occupations d'usines, des cortèges et manifestations, des tribunes et meetings, qui se répètent par leur pose et  leurs gestuels, leurs mises en scènes, militantes. Les photographies de Jamet illustrent toutefois un des temps forts du Front populaire, celui de la joie, de l'embellie, de la liberté acquise, des loisirs, du bonheur possible parce que le gouvernement a décidé de réduire le temps de travail et fait adopter la lois sur les 15 jours de congés payés.
Récemment présentées dans différentes expositions (depuis 2009 et surtout depuis 2013), les photographies de Pierre Jamet sont autant d'occasion d'insister plus sur cette véritable "révolution culturelle" qui fait que le tourisme est accessible à toutes et tous, que l'on puisse sortir de l'atelier, de l'usine, du grand magasin, du bureau, pour se reposer, s'amuser, faire du sport, se cultiver, avec l'autre, les autres, en famille, dans le groupe.

L'Histoire : Le première photographie du diaporama présent sur cette page est un cliché réalisé par Pierre Jamet. De qui s'agit-il ? des jeunes ? des scouts ? peut-on parler de fêtes populaires ?
Sur cette photographie, jeunes filles et jeunes hommes de l'auberge de jeunesse font montre de joie, mais aussi d'un bien-être partagé qui passe. On peut observer le contact des corps libérés. Au bord de l'eau, dans les champs, les bois, dans les chambres de l'auberge, filles et garçons de l'époque se découvrent et se côtoient. La société française de l'époque est encore très puritaine, très conservatrice, très sexiste. La photographie de Jamet ne montre que cela, une fraternité sensuelle, mais amicale...

L'Histoire : Le Front populaire constitue-t-il encore une référence aujourd’hui, notamment dans notre classe politique ?
Le terme de référence renvoie non seulement aux logiques d’alliance, de programme politique, mais aussi aux mémoires du Front populaire. Pour évoquer cette mémoire persistante, nous avons sollicité les principaux 
« héritiers » des 99 signataires de l’appel au Rassemblement populaire du 14 juillet 1935 (partis, syndicats, associations, etc.). Nous leur avons demandé de choisir l’image qui, pour eux, évoque le Front populaire et de la commenter. Leurs choix seront présentés dans la première salle de l’exposition. La référence c’est aussi la mémoire collective avec les images les plus célèbres, inscrites dans nos mémoires, élevées parfois au rang d’icônes qui seront aussi commentées.
Il y a dix ans, le 70e anniversaire du Front populaire avait donné lieu, souvent à la surprise des historiens eux-mêmes, à de nombreuses initiatives locales, expositions, débats. Sa mémoire est-elle encore vive ? Cette question de la référence renvoie à débats politiques du temps présent dans une période de crise polymorphe. Ainsi plusieurs interrogations actuelles sur le droit du travail, les acquis sociaux, le foisonnement culturel, mais aussi à la lutte contre le fascisme, l’accueil des réfugiés, gardent un écho parfois troublant.

*Questions posées par Lucas Chabalier et Anne de Floris aux commissaires de l’exposition  « 1936, nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire » : Eric Lafon (directeur scientifique au musée de l’Histoire vivante), Frédéric Cépède (archiviste à Journaliste, historien, Office universitaire de recherche socialiste) et Jean Vigreux (professeur d’histoire contemporaine, université de Bourgogne-Franche-Comté).