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Bonne lecture.

Nous n'aurons plus peur de l'Allemagne

La réunification de l'Allemagne a fait resurgir craintes et fantasmes... Aujourd'hui apaisés.

Chacun connaît la phrase que l'on prête à François Mauriac : « J'aime tellement l'Allemagne que je préfère qu'il y en ait deux ! » Même si François Mauriac n'a sans doute jamais prononcé cette phrase, elle reflète une opinion largement partagée par les Français et leurs dirigeants peu après 1945. Cette défiance était fondée non seulement sur les blessures des conflits du XIXe et du XXe siècle, mais aussi sur une perception de la performance économique de l'Allemagne de l'Ouest après 1949 oscillant entre admiration et envie. La crainte d'une hégémonie allemande sur le continent a toutefois été amoindrie par la politique de réconciliation et de coopération menée plus particulièrement après la signature en 1963 du traité de l'Élysée par le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer.

80 millions d'habitants, une monnaie forte

Mais cette crainte a resurgi lors de la réunification des deux Allemagne en 1990. Naissait alors un pays de plus de 80 millions d'Allemands disposant d'un mark fort, et remportant la même année la Coupe du monde de football ! Il faut se souvenir des titres de la presse française parlant dans les années 1990 du « retour de Bismarck », de la « tentation allemande » ou s'exclamant « Achtung ! » comme le fit Le Figaro Magazine du 29 septembre 1990. Il faut aussi se souvenir des hésitations initiales du président François Mitterrand à l'égard de la disparition de la RDA et son obsession de la reconnaissance préalable à toute négociation de l'intangibilité de la frontière Oder-Neisse séparant l'Allemagne de la Pologne.

D'où vient que le jugement de Mauriac, les avertissements tonitruants des médias et les interrogations des milieux politiques paraissent aujourd'hui largement dépassés ? La réponse réside sans doute dans un double changement. L'intégration coûteuse et difficile de l'ancienne RDA dans la République fédérale a transformé l'Allemagne, au point que l'on s'interroge aujourd'hui sur la pérennité du « modèle allemand ». Parallèlement, les perceptions françaises de l'Allemagne se sont modifiées : dans un monde plus complexe et incertain qu'il ne l'était en 1990, les deux pays sont confrontés aux mêmes problèmes induits par la globalisation, tandis que l'un et l'autre sont placés au coeur d'une construction européenne plus ardue à 27 qu'à 12. Une troisième raison doit être cherchée du côté de la chronologie : entrent en 2008 à l'université des étudiants allemands qui n'ont jamais connu la division de leur pays. De plus, le travail incessant de la mémoire sur le nazisme a abouti, trois générations après 1945, à une reconnaissance sans faille de la rupture de civilisation que constitue Auschwitz.

L'année 1990 occupe bien une place centrale dans cette double mutation, celle de l'Allemagne et celle de nos perceptions de l'Allemagne. En effet, pour la première fois dans l'histoire contemporaine de ce pays, une révolution s'est opérée sans guerre ni changement de régime ; l'unité allemande ne s'est pas réalisée par un conflit avec ses voisins européens mais en accord avec eux.

Pour la première fois aussi, État allemand et nation allemande coïncident : dans les consciences comme dans les faits, et à la différence de ce qui s'imposait en 1918 ou bien après 1945, il n'existe pas d'alternative politique ou territoriale à l'actuelle République fédérale allemande. C'est sans doute ce qui rend normal ou en tout cas ni plus ni moins suspect qu'en France ou ailleurs le retour depuis quelques années à une forme de « patriotisme ».


Liberté et unité vont de pair

Pour la première fois toujours, liberté et unité vont de pair : les discussions autour de l'unification ont eu lieu dans le respect de la pluralité des opinions un signe : Berlin n'est redevenu capitale que par 337 voix contre 320 lors du vote du Bundestag du 20 juin 1991. La réunion des deux Allemagne a achevé l'ancrage complet du pays dans un modèle occidental du parlementarisme, de la démocratie représentative et des droits de l'homme, fondements de la construction européenne.

C'est la raison pour laquelle Heinrich August Winkler, professeur émérite de l'université Humboldt de Berlin, achève sur l'année 1990 sa magistrale synthèse sur l'histoire de l'Allemagne au xixe-xxe siècle, Le Long Chemin vers l'Occident : la levée de l'hypothèque impériale, qui plongeait ses racines jusque dans l'Empire médiéval, permet une sortie du Sonderweg, de la « voie particulière », ce destin historique dont les Allemands se sont crus porteurs.

La réunification a, par la suite, entraîné de profondes mutations auxquelles la France ne pouvait rester aveugle. La réalisation et le financement de l'unification ont divisé les milieux sociaux et politiques. Un processus qui n'est pas étranger à l'alternance politique survenue en 1998, quand Gerhard Schröder, à la tête d'une coalition entre les sociaux-démocrates et les Verts, remplace le chrétien-démocrate Helmut Kohl, chancelier depuis 1982. Certains choix de l'Allemagne l'ont alors rapprochée un peu plus de la France : réformes du modèle de protection sociale, adaptation de l'économie à la concurrence mondiale, intégration des étrangers et immigrés un droit du sol est introduit en Allemagne en 2000, distance prise pour la première fois par l'Allemagne vis-à-vis des États-Unis en 2002-2003 juste avant la guerre en Irak.

Tout cela explique peut-être que, depuis la réunification, un certain nombre de chantiers fondés sur le « moteur franco-allemand » aient abouti : la fondation d'une chaîne de télévision franco-allemande, Arte, en 1991 ; le traité de Maastricht en 1992 ; le lancement du projet de monnaie unique, l'élaboration d'une politique de défense commune, etc. En 2003, lors du quarantième anniversaire de la signature du traité de l'Élysée, les deux Parlements ont siégé pour la première fois symboliquement ensemble à Versailles, un lieu franco-allemand chargé d'histoire si l'on songe à la proclamation du Second Empire allemand dans la galerie des Glaces en janvier 1871 ou bien à la signature du traité de Versailles en juin 1919.

11 000 français vivent à Berlin

Mais c'est dans les domaines de la culture et de la formation, les plus propres à modifier les perceptions réciproques, que les relations franco-allemandes ont le plus progressé. Toujours en 2003, en même temps qu'était décidée la tenue régulière de conseils communs des ministres français et allemands, le principe d'un manuel franco-allemand d'histoire était adopté. Cette entreprise, jusqu'alors unique en son genre, vise à doter les classes des lycées français et allemands d'un livre exactement semblable et proposant une lecture croisée des histoires respectives. De nombreux élèves de terminale, de part et d'autre du Rhin, utilisent aujourd'hui le premier tome couvrant la période de 1945 à nos jours le premier tirage est aujourd'hui épuisé ; le second, consacré à la période 1815-1945 de Napoléon à Hitler ! et destiné aux classes de première, vient de paraître. Il n'a pas toujours été facile de se mettre d'accord. Bizarrement de manière intéressante mais révélatrice, c'est la vision du rôle des États-Unis dans la guerre froide et la reconstruction de l'Europe qui a posé le plus de problèmes aux rédacteurs du manuel de terminale. Et bien des points achoppent encore cf. « Le contrepoint », p. 61.

Plus ambitieuse encore, quand on sait à quel point la rivalité des universités a nourri par le passé l'opposition des deux peuples, apparaît la naissance en 1999 d'une université franco-allemande. Basée à Sarrebruck, elle est chargée de construire des programmes de formation et de diplômes conjoints dans toutes les matières au sein d'un réseau regroupant universités et grandes écoles des deux pays www.dfh-ufa.org.

Tout n'est cependant pas idyllique dans ce bilan : le recul inquiétant de l'apprentissage de la langue du partenaire, la réduction du dispositif culturel de chaque pays chez le voisin instituts français en Allemagne, instituts Goethe en France ; les divergences dans le domaine économique qu'élargissent en particulier les différences d'appréciation du rôle de la monnaie commune l'euro fort si cher aux Allemands.

Toutefois, la coopération institutionnelle reste sans équivalent dans le monde. Elle contribue à décrisper les imaginaires et à faire reculer les clichés : l'Allemagne peut séduire les Français. Son football efficace peut convaincre voir la Coupe du monde de 2006 en Allemagne, ses films peuvent attirer un large public Good Bye Lenin!, La Vie des autres, sa musique peut même réveiller l'intérêt pour sa langue Tokio Hotel et la « movida » berlinoise n'est pas étrangère à l'installation dans la nouvelle capitale d'une communauté française dont la population est estimée à plus de 11 000 personnes en 2007.

Après un siècle au moins d'obsession allemande culminant entre 1870 et 1945, la France a cessé de se construire contre le puissant voisin. Parce qu'elle a trouvé d'autres peurs l'islamisme et la mondialisation. Parce que le débat sur les frontières de l'Allemagne a été remplacé par le débat sur les frontières de l'Europe. Parce que le pays, tout comme l'Allemagne, fait l'expérience depuis quelques années des limites apportées à la souveraineté d'un seul État unifié face à la mondialisation. Du côté allemand, la société, qui accepte le pluralisme et la diversité, a renoncé aux tentations autoritaires ou extrémistes. Et le pays s'est converti à un pacifisme rationnel qui guide ses relations diplomatiques et sa politique européenne.

S'il peut exister une domination allemande en Europe par le chiffre de la population, par la force de son économie et celle de ses exportations qui la placent au premier rang mondial, l'Allemagne n'a pas le poids qu'on veut bien lui accorder en France. Surtout, depuis 1945, elle ne prétend plus en jouer dans un rapport de domination déséquilibré et agressif.

Il existe de part et d'autre une conscience partagée de la crise de son propre modèle et de celle que traverse le pays voisin : une analyse plus sereine, quelquefois froide, a remplacé les craintes et les soupçons. Puissent cette acceptation du réel la France n'a pas intérêt à avoir une Allemagne faible, cette forme de normalisation et de standardisation des rapports franco-allemands ne pas conduire à une relative indifférence. Car la relation franco-allemande, peut-être plus que tout autre, a besoin d'enthousiasme, d'émotions et de héros.

Par Pierre Monnet