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Bonne lecture.

La colline expirée

Réédition d'un superbe témoignage sur 14-18.

1914. Vauquois, village meusien de 128 âmes, était gentiment perché sur sa butte qui domine de 170 mètres, au flanc est des défilés de l'Argonne, un large panorama : excellente position pour régler nos tirs d'artillerie et tenir les routes vers Verdun. 1918. Oubliée la balistique, adieu logistique. Rasé, pétrifié, Vauquois est un paysage lunaire ponctué de cratères géants, une taupinière effondrée par plus de 500 explosions de mines, un labour innommable de terre poisseuse, de poches d'air fétides et de débris humains. Un silence d'après tuerie (4 500 p'tits gars du côté français). Un champ d'honneur-horreur. Une apocalypse qu'on va classer monument historique.

Allez y voir, pour comprendre, la gorge nouée, ce que fut la Grande Guerre de la mort industrielle, de la peine et la grandeur des hommes. Montez-y, avec dans le sac ce livre du lieutenant Pézard qui dit l'histoire boueuse et vaillante de ce qu'un de ses camarades, qui a lu Barrès, a dénommé dans son agonie « la colline expirée ». Car Norton Cru, le terrible examinateur en 1929 des témoignages de guerre, lui, n'a pas hésité : Nous autres à Vauquois, affirme-t-il, c'est le chef-d'oeuvre absolu, misère et poésie, désespoir et stoïcisme mêlés. Il a raison.

André Pézard, 21 ans, est entré en juillet 1914 à Normale sup. Aves ses deux galons de lieutenant au 46e RI, voilà le gamin en janvier 1915 au pied de la butte. Il y montera et remontera au feu, sans peur et l'oeil grand ouvert. Il en descendra sous les tirs en enfilade, dans des boyaux gluants où l'on traîne les blessés râlants. Jusqu'à ce qu'en septembre 1916, blessé, il soit évacué après dix-huit mois de souffrances renouvelées, d'assauts vains et de bousculades inutiles acceptés en sifflotant une valse de Chopin.

Il dit tout, il s'y dénude tout en rêvant de forêts poétiques et de guerre juste, rassemblant ses hommes « sonnés », faisant étayer les zones effondrées, sautant au créneau en lambeaux, gribouillant ses carnets, beuglant avec ses gars des airs de caf'conc' avant d'aller compter les pertes de sa section décimée, sans comprendre l'incompréhensible. Car ce Vauquois imprenable est un bordel permanent où ordres et contre-ordres se succèdent, où l'on fait bien son travail mais sans savoir ce que l'on fait ; un théâtre nocturne et pluvieux pour guetteurs aveuglés et taupes sournoises, pour artilleurs qui tirent mal et fantassins sans clairons ; un piège d'où l'on entend les sapeurs ennemis stocker sous vos pieds des tonnes et des tonnes d'explosifs. Oui, ce fut déluge mortel et désarroi au quotidien. Subi sans défaillance mais avec la haine qui monte de cette guerre-là.

Pézard, après publication de son livre dès 1918, n'a plus jamais parlé de sa guerre, même en famille. Il est mort nonagénaire et traînant la patte, en pensant à ses pauvres morts toujours jeunes de Vauquois. Il est devenu un éminent italianisant, jusqu'au Collège de France. Tous ses travaux ont porté sur l'Enfer de Dante.

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Nous autres à Vauquois, André Pézard, La Table ronde, 2016, 365 p., 15 E.