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Bonne lecture.

Un si gentil jardin...

Voyage dans une cité eugéniste à Strasbourg.

C'est un kouglof : un titre sibyllin, plus de 500 pages, une approche qui embrasse bien large, pas d'index pour naviguer à l'aise. Mais si l'on tente l'aventure, on constate bien vite que cet essai de « microhistoire politique » est passionnant. Courage donc, voici du neuf !

Paul-André Rosental, savant démographe toujours en éveil, est tombé sur une pépite en farfouillant à l'Institut national d'études démographiques et chez la famille Dachert : les archives d'une « Fondation des jardins Ungemach » lancée en 1920 et celles de la cité, achevée en 1926, qu'elle finança puis fit construire dans le quartier de Wacken, à Strasbourg, au pied du siège actuel du Parlement européen. Tout gisait là, les dossiers de candidature, les quittances de loyer, les cancans et les témoignages de moralité, la réglementation du linge à sécher, le refus des chiens et des chats et même la liste des arbustes et légumes tolérés. Bref, tout l'étalage d'une vie assainie dans ces 40 puis 140 maisons, en sympathique style alsacien, destinées « à de jeunes ménages en bonne santé, désireux d'avoir des enfants et de les élever dans de bonnes conditions d'hygiène et de moralité », tous sélectionnés après un tri « réfléchi » et statistiquement fondé de leurs aptitudes à la fécondité. Enfoncé le logement social à la française ou à l'allemande d'avant 1914 ! Régénérée la cité-jardin que tant de municipalités progressistes bâtiront dans les années 1920 et 1930 ! Enfin affichée la vraie politique nataliste et familiale, celle qui promouvra l'eugénisme scientifique pour améliorer la race et les moeurs ! Le tout enrubanné de tricolore républicain, comme dans Hansi.

L'initiative revint à Léon Ungemach, le roi de la conserve alimentaire, le patron social exemplaire auquel la Grande Guerre avait sacrément profité et qui s'est ainsi à la fois blanchi et conforté. Mais le metteur en scène de l'aventure a été le chef du secteur « sucre » de la maison Ungemach, Alfred Dachert, qui adorait les « bonbons philanthropes ». Étonnant personnage ! D'une rare longévité (1875-1972), il a taquiné les muses depuis 1900, en grand Européen hypercultivé, il a chanté sur tous les tons son hymne à la joie : l'avenir est eugéniste. Il a donc conçu ces jardins Ungemach comme « poème de pierres », une architecture génitale, une théologie sociale du bon gouvernement qui passera par la sélection biologique et morale.

Bien sûr, cette régénération active sera réservée à des employés et des petits fonctionnaires au coup de rein vigoureux (ce fut statistiquement prouvé) qui avaient de l'ambition sociale et éthique, ou plutôt petite-bourgeoise. Bien sûr, en 1940 ce haut lieu intéressera les nazis. Bien sûr enfin, l'expérience sera municipalisée en 1950 et les Jardins sont aujourd'hui une résidence cossue. Il n'empêche. Si l'on se perd un peu dans son analyse des destins de l'eugénisme, Paul-André Rosental a eu la main heureuse en exhumant cet alsatique humain et horticole, inquiétant ô combien mais si naïf et quasiment pittoresque. Allez y voir.

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Destins de l'eugénisme, Paul-André Rosental, Seuil, 576 p., 29 E.