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Alain, ou la grogne des radicaux

L'alliance des trois grands partis de gauche bat de l'aile. Le congrès du Parti radical qui se tient à Biarritz, du 22 au 25 octobre, résonne de critiques à l'encontre du Front populaire. Au nom d'une France de paysans, d'artisans et de commerçants. Celle que le philosophe Alain défend lui aussi.

En 1936, Alain arrête la publication de ses Libres propos , qui était la revue des textes que le philosophe faisait paraître en divers journaux, notamment dans la Nouvelle Revue française . De son vrai nom Émile Chartier, cet ancien professeur de khâgne au lycée Henri-IV, qui passe pour le penseur du radicalisme sans appartenir au Parti radical, n'est, somme toute, l'auteur que d'une oeuvre, ces petites chroniques appelées Propos - environ 1 800 rassemblés aujourd'hui dans deux tomes de La Pléiade -, dont les premiers ont paru au début du siècle dans La Dépêche de Rouen . Malgré son mauvais état de santé, Alain, à 68 ans, demeure une des figures intellectuelles vivantes du Front populaire.

Aux côtés de Paul Rivet et de Paul Langevin, il a présidé en 1934 à la formation du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Dans la crise que celui-ci connaît déjà, il est et restera du côté des pacifistes et plus tard des munichois. Pour lui, le fascisme est un nationalisme militariste, auquel il ne faut pas donner la chance de la guerre : le pacifisme s'impose ainsi comme la meilleure arme contre Mussolini et Hitler.

En octobre 1936, l'alliance des trois grands partis de gauche bat de l'aile. Les communistes reprochent à Blum la non-intervention en Espagne et la dévaluation du franc. Ce sont surtout les radicaux qui manifestent leurs critiques, parfois violemment, au moment où paraissent les décrets des lois sociales du mois de juin. Alain est alors trop malade pour s'en mêler directement, mais tous ses Propos nous aident à comprendre le divorce qui s'est peu à peu insinué entre les radicaux et leurs alliés socialistes et communistes.

Ces deux partis se disent "ouvriers" et ont pour idéal la révolution collectiviste. Ils en sont loin, mais la législation de juin 1936, qui n'est pas due au programme du Rassemblement populaire mais au formidable mouvement de grèves que la France a connu, indispose, au moment de son application, les représentants des classes moyennes que sont les radicaux.

Pour Alain, qui déteste l'industrie et le modernisme sous toutes ses formes, la France est "radicale" parce qu'elle est avant tout celle des petits propriétaires, paysans, artisans, petits commerçants, qui aiment dans la propriété leur propre liberté. "  Nous sommes , écrit-il, formés de paysans et d'artisans, artisans de village et de cantons, petits ateliers où le maître est vêtu comme les ouvriers et travaille comme eux. L'usine à la chaîne est une exception chez nous ; nous n'y voyons point du tout la perfection de l'avenir ; au contraire ce n'est que le bruit du Capitalisme fou, né d'un système de banques et de papier crédit qui est inhumain de toute façon, par les pauvres qu'il fait et par les riches qu'il nourrit.  "

La sociologie d'Alain est déjà en train de devenir obsolète, depuis l'industrialisation des années 1920. Elle garde cependant un fond de vérité. La France de 1936 est encore largement une France paysanne 40 % de la population active, une France artisanale, un pays de petites entreprises. Sur l'ensemble des départements français, on n'en compte que 22 en 1936 qui ont une majorité de citadins. Pour la masse des non-salariés, les lois de juin sont des lois "ouvriéristes" qui ne concernent qu'une minorité : c'est en octobre que la protestation des petits patrons s'élève quand la loi des 40 heures entre dans les faits. Le Parti radical et radical-socialiste résonne de cette protestation. Son congrès de Biarritz, du 22 au 25 octobre, la rend ostensible. A la veille de l'ouverture, La Dépêche de Toulouse, véritable " table de bronze du radicalisme ", selon l'expression du Temps , lance ses avertissements contre les minorités révolutionnaires.

A vrai dire, le parti est divisé comme toujours entre son aile gauche, qui reste fidèle au Front et son aile droite qui veut rompre. Les représentants de celle-ci, comme Émile Roche, s'appuient sur le mécontentement des provinciaux excédés par les grèves, les manifestations, les occupations d'usines. Quand Édouard Daladier, ministre de Léon Blum, prononce son discours d'ouverture, au Casino municipal, on assiste à un charivari inhabituel dans la salle ; les partisans du Front populaire lèvent le poing, tandis que la droite réplique en entonnant La Marseillaise .

Dans la discussion qui suit ces pénibles incidents un délégué du Jura explique le malaise : " Que la classe ouvrière, envisageant le problème sous l'angle des difficultés bien spéciales qu'elle a connues, continue son chemin en avant sans prudence et engage les classes moyenne et rurale dans la réalisation immédiate de mesures qui doivent être mûries ou dans la conquête rapide de nouveaux objectifs, il y aura ou une application dangereuse de réformes hardies, mais menant à l'inconnu, ou une rupture des intérêts communs à la classe ouvrière et à la paysannerie. "

Pierre Mendès France est chargé du rapport économique et financier ; il défend de son mieux la politique du gouvernement, explique la nécessité de la dévaluation, mais son discours est sans cesse interrompu, et le nom du ministre socialiste Vincent Auriol est hué. Un contre-rapport, dû à Georges Potut, dénonce la dévaluation et ajoute sous les applaudissements : " Ai-je besoin aussi d'indiquer l'étendue de notre tâche pour défendre les petits artisans et les petits commerçants, victimes de l'incidence de toute une législation qui semble devoir finalement épargner les grosses entreprises ? "

D'autres orateurs condamnent les occupations des usines et des fermes qui n'étaient pas dans le programme. L'un déclare, faisant écho à Alain : " La France est un pays de petite entreprise où le patron n'est souvent que le premier de ses ouvriers, habitant cette usine qu'il a créée par le travail et l'économie...  " D'autres encore croient pouvoir faire écho à la presse de droite sur le "complot communiste" qui se prépare, selon Je suis partout . On ne veut pas capituler plus longtemps devant " les ordres de Moscou  ". On en a assez des poings levés et des Internationale  !

C'est à Jacques Kayser qu'il appartient de défendre la participation des radicaux au Front populaire. Contre une motion d'Émile Roche qui, sans demander une rupture immédiate avec les socialistes et les communistes, a l'allure d'un ultimatum, Kayser présente sa motion de soutien. La majorité est incertaine. Finalement, comme dans tout bon congrès radical, le débat finit par un compromis, un ordre du jour qui affirme à la fois la fidélité des radicaux à l'union des gauches et contient nombre d'avertissements contre la surenchère d'extrême gauche.

Ce congrès de Biarritz, très anticommuniste, comme la presse l'a commenté, creuse une brèche dans le Front populaire. Il illustre la contradiction des intérêts et des valeurs entre une France industrielle, citadine, prolétarienne, et la France traditionnelle, rurale le plus souvent, celle de la petite bourgeoisie laborieuse et propriétaire, que le radicalisme français incarne si bien depuis les débuts du siècle. Or sans les radicaux, l'union des gauches n'existe plus.

Les socialistes et les communistes se trompent peut-être dans leur utopie collectiviste, mais bien des radicaux s'illusionnent en imaginant souvent, tel Alain, que l'avenir reproduira le passé. "  Partout , écrit notre philosophe, l'industrie reviendra au système des ateliers familiaux et à l'artisanat, toujours composé avec l'existence paysanne.  " Quand un journaliste lui demande comment il voit la France de 1970 , il répond que rien ne sera changé : " Les poules seront élevées et soignées comme maintenant. " Les meilleurs penseurs ne sont pas de grands devins.

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La chronique de Michel Winock sur l'année 1936

Par Michel Winock
Commentaire (1)

erreurs

Alain n'a pas écrit 1800 Propos, mais 5000 (dont plus de 3000 de 1903 à 1936). Les 2 volumes de La Pléiades sont donc loin de les contenir tous ! En dehors de ces Propos, son oeuvre est abondante : En lisant Dickens, Avec Balzac, Stendhal, Les idées et les âges, Les Dieux, Préliminaires à la mythologie, Vinf leçons sur les beau-arts, Histoire de mes pensées, Souvenirs de guerre, Mars ou la guerre jugée, Entretiens au bord de la mer, Souvenirs concernant Jules Lagneau, Spinoza, Idées, Visite au musicien, Les aventures du coeur...