Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Le monde dans un diamant

L'historienne nous transporte du côté des marchands juifs de Livourne, italiens de Lisbonne et hindous de Goa dans une passionnante enquête sur la mondialisation des marchés au XVIIIe siècle.

Comment concilier l'étude fouillée d'un contexte local et l'histoire globale, qui enjambe volontiers les continents et les espaces, sans toujours se méfier des anachronismes ? Avec Corail contre diamants, qui paraît en français, Francesca Trivellato, italienne de formation et américaine d'adoption, donne à lire une « histoire globale à échelle réduite ».

En restituant avec une précision remarquable les activités quotidiennes d'une compagnie de marchands juifs du XVIIIe siècle installée en Toscane, l'historienne transporte le lecteur sur les marchés d'Alep, à la Bourse de Londres, dans les communautés juives d'Amsterdam et de Venise ou sur la côte occidentale de l'Inde, dans une famille de marchands hindous de Goa qui échangent des diamants de Golconde contre du corail méditerranéen pêché par des marins napolitains sur les côtes du Maghreb.

Si elle présente, elle aussi, un itinéraire à large rayon, la vie de Francesca Trivellato l'a plutôt portée vers l'ouest, de la lagune de Venise jusqu'aux universités de la côte est américaine. Rebroussons chemin et rendons-nous en Italie, en 1990 : un ministre veut favoriser l'autonomie et l'introduction de financements privés dans les universités. Le projet entraîne la création d'un mouvement étudiant, appelé La Pantera, en référence aux Black Panthers américains. Partie de Palerme, la contestation gagne Venise et l'université Ca' Foscari, située sur le Grand Canal. Francesca Trivellato participe activement aux assemblées générales du mouvement. Étudiante en histoire, elle n'éprouve cependant dans ces années-là aucune espèce de fascination pour le passé : peut-être parce qu'elle a toujours habité Venise, une « belle endormie » qui ne cesse de célébrer sa gloire d'antan.

Giovanni Levi, l'un des plus célèbres représentants du courant italien de la microstoria, l'introduit toutefois à l'« histoire problème ». Elle acquiert un solide bagage théorique, et conservera une fidélité aux techniques d'analyse micro-historiennes, autrement dit à une démarche empirique fondée sur une exploitation extensive et exigeante des archives.

Ce fameux printemps italien de 1990 est aussi l'occasion d'une rencontre avec Jacques Revel. Principal introducteur de la micro-histoire en France, il lui explique, autour d'un café, qu'aimer l'histoire n'est pas aimer le passé, mais plutôt relever le défi de faire du passé un terrain de compréhension du monde social. Francesca Trivellato fera sienne cette approche résolument nourrie de toutes les autres sciences sociales.

L'historienne a tôt eu le goût du large. A la fin des années 1970, la famille passe plusieurs mois en Suède, à Uppsala. Dix ans plus tard, c'est à Madison, dans le Wisconsin, que séjournent les Trivellato : chaque semaine, Francesca va s'asseoir au fond de la salle où enseigne George Mosse, le grand historien de la « brutalisation » des sociétés par la guerre. Elle retrouve les États-Unis en 1992, grâce à une bourse d'études à l'université de Californie de Berkeley, où elle découvre à la fois de nouveaux modes de vie et de nouvelles façons de faire de l'histoire. Cette fois, elle s'inscrit aux cours de Jan de Vries, l'historien de la « révolution industrieuse », et à ceux de Christina Romer, experte de l'histoire des politiques monétaires. Elle y suit également le séminaire sur les rapports entre histoire et mémoire qu'anime Stephen Greenblatt, artisan influent du dialogue étroit noué outre-Atlantique entre spécialistes des oeuvres littéraires et historiens de la culture.

Un fonds de 13 670 lettres

En 1999, Francesca Trivellato soutient une thèse sur les manufactures de verre vénitiennes, qu'elle fait paraître l'année suivante sous le titre Fondamenta dei Vetrai, du nom des quais de Murano où le verre était soufflé. Dans ce travail, elle s'intéresse aussi bien à l'histoire des techniques qu'aux corporations ou au travail des femmes à l'époque moderne. Elle n'a jamais oublié cependant son expérience à Berkeley, qui lui donne une profonde envie de retourner aux États-Unis. Accueillie par Anthony Molho, spécialiste de la Renaissance et de la Méditerranée, à Brown University dans l'État de Rhode Island, elle décide de suivre les traces d'une maison de commerce juive sépharade du XVIIIe siècle, « Ergas & Silvera ». Elle a sous la main un fonds exceptionnel de 13 670 lettres écrites par les associés de la compagnie de 1704 à 1746. Et un réseau de correspondants qui s'étend d'Alep à Venise, de Gênes à Londres, de Lisbonne à Goa.

Il y a là matière à une deuxième thèse qui donne lieu à la parution remarquée de The Familiarity of Strangers en 2009, traduit aujourd'hui en français sous le titre Corail contre diamants. En reconstituant les trajectoires individuelles et familiales des marchands juifs qui fondent la compagnie « Ergas & Silvera », Francesca Trivellato compose une histoire à « échelle réduite » de la diaspora sépharade, qui emprunte aussi bien à la microstoria italienne qu'à la global history anglo-américaine.

Plus largement, le livre pose la question de la confiance entre marchands qui commercent à distance : comment se fier à des marchands hindous de Goa, à des capitaines de navire français, ou à des intermédiaires catholiques de Lisbonne, lorsqu'on est un marchand juif de Livourne ? Cette question ouvre la voie à des réflexions sur l'histoire du capitalisme et de la mondialisation des marchés. En scrutant les mécanismes de la coopération commerciale à l'échelle globale, Francesca Trivellato montre que la confiance n'est pas forcément indexée sur une prétendue identité ethno-confessionnelle : elle s'appuie sur un système de contrôle des réputations qui fait de la correspondance marchande (ici en portugais, en espagnol et en italien) un instrument décisif de la bonne marche du commerce interculturel.

Aujourd'hui professeur à Yale, Francesca Trivellato s'attache à retracer, pour son prochain livre The Promise and Peril of Credit, l'histoire d'une légende tenace forgée dans la France du XVIIe siècle : celle de l'invention juive de la lettre de change et de l'assurance maritime. Cette légende l'amène à étudier le rapport au crédit dans l'Europe moderne, jusqu'à l'émergence de l'histoire économique comme discipline au XIXe siècle. Parallèlement, elle met en place une plateforme numérique donnant accès à plus de 5 000 contrats de commandite enregistrés à Florence entre 1445 et 1808, poursuivant ainsi ses recherches sur les formes d'association commerciale et le rôle de l'information dans les marchés du monde préindustriel.

Lorsque ses étudiants lui rendent visite dans son bureau de New Haven, ils peuvent admirer, sur les étagères, la collection complète de Quaderni storici, la revue des micro-historiens italiens. Dans sa vie comme dans son travail, Francesca Trivellato ne renonce pas à relier des mondes lointains.

Par Guillaume Calafat